Jeudi 19, je vote Faure

J’ai adhéré il y a 10 ans au Parti socialiste, j’y adhérais parce que je voyais le monde changer et le parti de ne pas bouger. Le parti pour lequel je votais systématiquement au moins au 2e tour, me semblait figé.

Depuis, il a bougé.

Depuis, il s’est pris des grandes claques, par les électeurs et par la politique en général. Alors, il a bougé.

Il aurait pu bouger avant mais il lui fallait une nouvelle équipe et une prise de conscience réelle pour pouvoir le faire. Cette nouvelle équipe elle est incarnée par Olivier Faure, notre actuel Premier secrétaire national, qui est arrivé premier jeudi dernier, avec le plus grand nombre de voix socialistes.

Alors oui c’est assez insupportable pour certains, en fait c’est assez insupportable pour ceux qui souhaiteraient continuer “comme avant”. Je comprends qu’ils ne comprennent pas. 

Ce que je pense aujourd’hui c’est que nous devons sortir de nos habitus et entrer dans le XXIe siècle. Ce que je comprends aujourd’hui c’est qu’un nouvel élan vient enfin de recommencer à avoir confiance, ou plutôt de recommencer pouvoir avoir confiance dans le Parti socialiste. En parallèle, la gauche a sans doute enfin compris que sans le parti socialiste elle ne reviendra pas au pouvoir. Ce sont deux victoires. Deux batailles victorieuses pour pouvoir après gagner la guerre contre le néo-libéralisme, et surtout contre le fascisme.

Je suis fière du parti que nous avons reconstruit ces dernières années. Pas parce qu’il est parfait : rien n’est parfait en ce monde. Mais parce qu’ils écoutent, ils écoutent les pauvres et ceux qui le deviennent, ils écoutent les cris qui viennent de la rue, ils cherchent le meilleur chemin possible, et ils prennent en compte ce que les électeurs disent dans les urnes.

Nous nous faisons traiter de tricheurs par les mêmes qui ont réussi à faire 150 % de votants en plus sur un seul département par rapport au vote du dernier congrès et de l’investiture d’Anne HIDALGO. Nous nous faisons traiter de fossoyeurs du Parti socialiste par des gens qui ont vu les défaites s’accumuler et qui n’ont rien souhaité changer à leurs méthodes, ni locales, ni nationales.

Les électeurs nous ont dit, dans les urnes d’abord, qu’ils veulent une gauche forte, alors ils ont utilisé ce que nous les socialistes nous avions inventé : le vote utile. Les électeurs nous ont dit ensuite que l’union de la gauche, même avec LFI, c’était OK. Mais les électeurs du deuxième tour ont aussi dit que c’était plus facile avec le Parti socialiste qu’avec les autres. Évidemment, lorsque le centre doit voter à gauche contre la droite dure ou extrême, ils ont moins peur de nous, socialistes.

Lorsque nous sommes à terre et que nous voyons des mains se tendre vers nous, il faut sourire au lieu de leur cracher dessus. Ce que l’équipe si disparate autour de Nicolas Mayer-Rossignol, avec tant de gens qui se haïssent, des gens qui ont refusé de financer la campagne d’Anne HIDALGO un peu partout en France, mais qui maintenant expliquent à qui mieux mieux que le Parti socialiste ne l’a jamais défendue et que c’est pour ça qu’il faut virer Olivier Faure, ceux qui expliquent que l’union de la gauche est importante, ceux qui expliquent qu’il est hors de question d’aller avec toute la gauche, ceux, en fait, qui veulent juste rester maîtres chez eux… Ceux ci n’ont pas compris ce que les Français avaient dit.

Alors jeudi, chers camarades, si vous pensez que le parti doit continuer à avancer vers le présent, allez voter Olivier Faure dans toutes les sections de France. Le vote est secret, même si quelqu’un vous intime l’ordre de voter pour quelqu’un d’autre, votre vote est secret et il est à vous !

Et si vous n’êtes pas militant socialiste et que vous lisez cela, et que cette situation vous casse les pieds, au lieu de râler : adhérez !

OBJET de BUZZ

Un mois est passé. Depuis chaque personne que je croise me parle de cet épisode et je répète tout cela, avec plus ou moins de temps pour le dire. Alors, pour tous ceux que je ne croise pas mais que cela intéresse, c’est posé là.

Le jeudi 29 septembre, vers 16h30, le 1er adjoint de Metz où je suis conseillère municipale d’opposition (de gauche) et qui remplaçait le Maire en arrêt maladie, m’a interpelée en me disant “Madame Picard arrêtez de rire, vous allez faire pipi dans votre culotte”. S’en est suivi une explication entre lui et moi, où il a fini par s’excuser tout en ajoutant qu’il fallait que j’avoue “que cette phrase était tellement bien choisie”, ce que je ne trouvais pas, puis une explication de vote de Marina Verronneau qui siège dans le même groupe que moi lui expliquant être “choquée” par ses propos ce à quoi il répondit “ça se soigne”. A ce moment là, nous avons décidé de quitter le Conseil Municipal et nous sommes rendus dans la salle attenante.

Le vote eut quand même lieu, sans nous. Puis le Docteur Khalifé, 1er adjoint, nous rejoignit pour “calmer le jeu”. Il s’excusa, ne comprenant sans doute pas pleinement la situation. Nous exigeâmes des excuses publiques puisque l’attaque fut aussi publique, sinon nous ne revenions pas dans la salle du conseil. Il accepta.
Le reste du conseil s’est passé plus calmement.

Le Républicain lorrain publiait durant le conseil un entrefilet sur cet échange intitulé “Le baptême du feu” où le journaliste expliquait que mon rire était ironique et donnait une des raisons à celui-ci.

Le soir, je publiais sur mes comptes instagram et facebook l’extrait de l’altercation tirée du compte youtube de la mairie et faisant office de procès verbal du Conseil municipal.
Le lendemain matin, cette vidéo était reprise par une journaliste après un échange en privé, et Marina Verronneau en publia une autre (avec le “ça se soigne” et son “on se lève et on se casse” qui marquait notre sortie). Les réseaux sociaux étant ce qu’ils sont, le soir, la France connectée était au courant.

Je recevais beaucoup de messages de soutien, d’amis, de camarades, d’élus, et d’inconnus. Et je vis beaucoup de papiers qui se ressemblaient tous être publiés et republiés, sans la ligne sur la raison de mon rire qui se trouvait dans le Républicain Lorrain. Beaucoup de réseaux féministes firent des articles, posts, images, vidéos sur cela. Mais personne ne me demanda ce qu’il en était, sauf la Secrétaire nationale à l’égalité femme/homme du Parti socialiste, dont je fais partie (du PS et de son secrétariat national).

Le lundi, un journaliste de La Semaine (hebdomadaire local) me téléphonait pour une interview, elle était publiée sur leur site le soir même. Il retenait surtout le fait que j’avais détesté les attaques racistes et/ou âgistes contre le 1er adjoint, et que je me sentais pas être la victime que le buzz avait fabriqué : je fais de la politique, je sais prendre des coups, et les rendre. D’ailleurs beaucoup de mes soutiens, publics et privés, ont salué la dignité de ma réponse et c’est sans doute ce qui comptait le plus pour moi : remettre de la dignité au sein du conseil de notre ville.

Toute cette histoire a fait le tour, de France Inter à NRJ chez Cauet, en passant par yahoo actu, TF1, BFM et des journaux espagnols. Mais dans le buzz, il manquait quelque chose. Il manquait moi. Pourtant, j’étais sensé être au centre de cette histoire.

Personne ne voulait savoir pourquoi je riais.
Personne ne voulait savoir ce que je défendais.
Personne ne voulait savoir qui nous étions.

Alors je vais l’expliquer ici. Je ne riais pas parce que je traînais sur les réseaux à lire des blagues. Je riais jaune, de colère démocratique et républicaine.

Nous parlions du point sécurité, G. Laloux du RN venait de faire une parfaite sortie xénophobe sur le fait que l’insécurité était due aux migrants. Je n’étais pas surprise : c’est son thème favori. Mais nous avions parlé avant lui, et nous n’allions pas pouvoir lui répondre de front, je ne me voyais pas l’écouter en étant placide. Je n’aime pas le racisme, ni les raccourcis fainéants.

Après, P. Thil avait joué son rôle de leader (pour un soir) du groupe majoritaire en tirant à boulets rouges sur l’inaction de la gauche au pouvoir durant les 2 derniers mandats. Alors je faisais mon rôle de défenderesse du bilan de mon camarade ancien Maire en rappelant un peu fort qu’il avait armé la police municipale (ce que j’avais assez décrié à l’époque pour m’en souvenir).

S’en est venu le tour de K. Khalifé, président du conseil ce soir-là, qui balayait tous les arguments. Lorsqu’il s’adressait à G. Laloux, il lui expliquait qu’“il y a les clochards que nous avons tous connus quand on était jeunes, pas M. Roques mais les plus anciens, ceux-là ne posaient pas de problèmes ils faisaient partie du paysage”. Entre la pique condescendante contre mon partenaire de groupe Jérémy Roques et le racisme mal caché de cette phrase, ma patience avait atteint ses limites. Et lorsque le Dr Khalifé a continué en expliquant qu’il n’y avait aucun problème entre le Maire et le Préfet (alors que l’un est l’autre s’invectivaient par voie de presse depuis 2 ou 3 semaines), et qu’il n’était pas question d’en faire “une question politique”, j’ai sans doute dit à voix haute le fond de ma pensée : on se fiche de nous!

C’est à ce moment-là qu’il m’a invectivée. Parce que j’avais vu son sous-entendu raciste, parce que j’avais vu la couleuvre qu’il essayait de faire avaler aux messins. Ce dévoilement l’a suffisamment troublé pour qu’il oublie dans son langage que je représentais les messins et que lui aussi, pour qu’il oublie toute bienséance, pour que le mépris soit flagrant.

Ce n’est pas la première fois que cela arrive dans un de nos conseils municipaux, mais d’habitude c’est par monsieur le Maire en personne, ou un de ses snipers, pas par son 1er adjoint. Opposition imbécile, réfractaire, khmers verts, j’en passe et des meilleures… Ce n’est pas le Dr Khalifé qui a dérapé, c’est le Maire qui a donné l’impression que le dérapage était une manière de diriger possible.

Dérapage raciste, aussi. Je me souviens du passage d’une subvention où M. le Maire avait fait durer le débat fort longtemps, donnant et redonnant la parole à l’ancienne présidente du groupe RN. Nous subventionnions alors une association faisant mémoire d’une ratonnade faite par les para contre les algériens de Metz, durant la guerre d’Algérie. Ratonnade faisant suite à une bagarre dans un dancing. Le débat avait tourné autour du fait que 2 paras et le patron du bar étaient morts dans la bagarre ce qui aurait dû, pour eux, équilibrer avec la ratonnade. Le Maire avait fini par dire “Je ne vois pas bien la différence entre une rixe à la sortie d’un dancing et une ratonnade”, j’avais dû, en explication de vote, rappeler que “la différence, c’est le racisme”.

Voilà ce que je défendais : l’égalité et la démocratie.

Et pourtant, quand on m’a défendue, moi, on a utilisé parfois des arguments racistes et âgistes. Il serait libanais, ce serait pour cela qu’il serait sexiste. Il serait vieux, ce serait pour cela qu’il serait sexiste. Non.

C’est un mandarin-carabin. Il a donc pour habitude, qui n’a rien à voir avec l’âge ou l’origine, de ne pas être impunément contredit. S’il a utilisé une expression familière, cela j’en suis certaine, c’est parce que nous nous entendons bien (tant qu’il ne m’explique pas qu’il faut arrêter de faire de tel ou tel sujet un sujet politique, comme si la politique était sale, lui qui est dans son 3è mandat). Mais il fut chef de service hospitalier durant une bonne partie de sa carrière. Allez faire un tour dans les services et dans les blocs opératoires pour voir quel respect y règne, pas partout, mais beaucoup beaucoup trop souvent. Ce n’est pas clairement du sexisme : c’est du mépris condescendant pour tous ceux qui sont sensés être inférieurs aux chefs, hommes ou femmes. Demandez aux internes. Demandez aux infirmiers. C’est du rapport de force de classes sociales. C’est de l’écrasement social. Et c’est contre cela que je suis devenue socialiste.

Mais mon altercation avec lui ne fut qu’un moment. Nous en aurons d’autres. Et nous aurons à nouveau l’occasion d’échanger voire de travailler ensemble sur certains dossiers. Dans mon altercation avec lui où j’ai été réduite à l’état d’objet (au sens philosophique), j’ai pu regagner mon rôle de sujet lorsque j’ai gagné le droit à des excuses publiques.

Ce ne fut pas le cas dans le buzz. Ce buzz, monté en épingle comme il se doit par les réseaux sociaux, tenu par beaucoup de réseaux féministes, ne m’a jamais proposé de redevenir le sujet de cette histoire. J’étais l’objet d’une guerre contre le patriarcat. J’étais un objet sans pensée, sans idéaux, sans combat, pour un combat que je vois encore plus maintenant comme ce que je ne veux pas faire.

Oui, je trouve normal et bénéfique que les réseaux féministes aient pris ma défense. Non, je ne trouve pas normal qu’ils l’aient fait sans connaître le fond de l’histoire. Est-ce que j’étais en faute ou non ? Est-ce que j’avais quelque chose à dire ou non ? Rien de tout cela ne m’a été demandé. J’ai passé la journée du buzz à voir ma batterie se décharger de notifications sans qu’un seul message privé me parvienne d’eux.elles, et je suis pourtant assez facilement trouvable. Pas un seul moment on m’a demandé si j’avais un nouvel angle à donner à cette histoire. Pas un seul moment on ne m’a demandé si j’allais bien, comment je vivais cela.

Si je m’étais sentie victime de l’attaque du 1er adjoint, l’augmentation de la dépossession de ma personne par ce buzz aurait sans doute été délétère. Mais je sais comment fonctionne le monde, alors je l’ai regardé, et j’ai attendu. Rien n’est venu.

Mes cher.e.s camarades féministes, n’oubliez pas les autres -istes, n’oubliez pas que les victimes sont d’abord des personnes, n’oubliez pas que la politique c’est plus large que la chute du patriarcat, parce que ce dont nous avons besoin c’est d’être tous traités en sujets de la société, et plus en objets.

Depuis des semaines, je me demande comment vit tout ce tapage médiatique Mme futur-ex-Quattenens. Lui m’importe peu, j’avoue. Je pense à elle, dont le patron, les collègues, les cousins, la grand-mère si elle vit encore, savent qu’elle s’est pris une claque par son futur-ex-mari, dont les enfants savent ou sauront, alors qu’elle n’avait fait qu’une main courante. Etait-elle d’accord pour ce tapage, cette publicité de son intimité ? La main courante, était-ce pour se protéger, par peur, ou juste pour le jugement de divorce et que cela se dépêche ? Depuis un mois, je me dis que cette pensée qui ne me lâchait pas était sensée.

Alors, ici, je redeviens le sujet de ma personne.

Je ne me bats pas contre le sexisme, je me bats contre le mépris. Et j’ai souvent été méprisée par des hommes mais aussi par des femmes, des femmes qui aiment défendre les femmes-victimes, qui aiment qu’on les défendent elles, mais qui essaient d’écraser les femmes qui les regardent dans les yeux, celles qui leur disent ce qu’elles pensent. J’ai été insultée par des hommes, avec le silence complice des femmes autour, voire participant à la vindicte, les mêmes qui ont parfois pris ma défense lors de cet épisode.

Mais j’ai été bien souvent soutenue par des hommes et des femmes non pas pour nos genres mais pour nos personnes, parce que nos personnes s’accordent, parce que nos idéaux s’accordent. J’ai bien plus été portée par les amitiés fugaces ou tenaces que blessée par des cons. C’est tout ce qui compte.

Ce que je sais, c’est qu’il ne faut plus laisser passer le mépris. Même lorsque c’est quelqu’un que nous n’aimons pas qui est méprisé, cela n’apporte rien. Combattre les idées, combattre les politiques, oui, avec force ! mais mépriser rend aigre.

Pour ceux qui sont arrivés jusque là, merci d’avoir pris ce temps. Cet épisode n’est pas, comme certains me le disent en haussant les épaules « un épisode malheureux » mais la réalité crue de nos vies. Mais c’est à nous de jouer maintenant, à nous qui voulons bien du grivois mais pas du mépris, qui voulons de la joie sans écrasement, à nous qui voulons vivre libres de prendre les choses en main, et de dire non à ce qui nous dérange. Le nouveau monde n’a jamais été aussi proche d’advenir, à nous de choisir ses couleurs. (Metz, le 1/11/2022)

Conseil municipal juillet 2021 / culture et cumul des mandats

Conseil municipal – 8 juillet 2021

J’interviens aujourd’hui dans la suite de mes collègues, mais avant de vous parler de la délibération elle-même, j’ai un autre problème à porter devant vous, un peu plus général : il concerne l’exercice démocratique en tant que tel.
Vous n’êtes pas sans savoir qu’il ne nous a été permis de lire cette délibération que six heures avant la commission culture, et il fallut la demander deux fois aux services qui n’étaient pas en capacité de la mettre en ligne avant passé midi pour 18h.
Si nous voulons pouvoir être une opposition utile à Metz, monsieur le Maire, je pense que la règle des 48h en amont imposée aux services par M. THIL est une bonne règle : elle nous permet de concilier notre vie professionnelle et notre travail d’élus. Je pense bien que les services avaient tout mis en place pour répondre aux exigences de leur élu, il fallut donc que cela coince ailleurs.
Et j’imagine que vous n’êtes pas non plus sans savoir que les derniers conseil d’administration et comité de surveillance de Metz en Scène et de l’Orchestre se sont tenus en 60 minutes chrono. Il nous fut enjoint de ne pas poser trop de questions pour garder le quorum jusqu’à la fin des délibérations, et, tenant à ces deux entités et à leur bon fonctionnement, nous obéîmes. Nous n’avons, monsieur le Maire, posé aucune question pour permettre à ce CA et CS de se faire jusqu’au bout et aux décisions nécessaires à la bonne direction des établissements d’être validées.
Ce que je compris trop tard et m’étonna grandement, me laissant, moi, coite durant cette réunion, c’est que cette urgence n’était pas due à des questions techniques ou professionnelles des uns ou des autres, non, elle n’était due qu’à un meeting de campagne des régionales où la partie des membres du CA et CS de Metz en Scène et

de l’Orchestre venant de votre majorité devaient se rendre.
Vous voyez, je ne suis pas une grande pourfendeuse du non cumul des mandats, parce que je sais que les électeurs aiment voter pour ceux qu’ils connaissent déjà, et nous l’avons encore une fois bien vu durant ces dernières élections. Mais savoir que nous avons pressé du personnel qui travaille en notre nom pour le public, savoir que l’opposition n’a reçu les documents qu’à la dernière minute, parce que la campagne était trop prenante pour votre équipe et pour vous, me ferait presque réviser mon avis. Je vous félicite, monsieur, pour votre poste de Vice Président du Conseil Régional du Grand Est, et j’espère que ce n’étaient que des effets de campagne et que le travail à la ville de Metz ne devra pas payer le cumul des pouvoirs de ses membres.
Monsieur le Maire, ceci étant dit, si vous le permettez, deux points rapides sur cette délibération précisément. Je vois que le réseau LORA garde une subvention de 4000€, mais qu’elle est divisée en 3000€ de fonctionnement et 1000€ de projet. Il y a donc bien une baisse de 1000€ de fonctionnement, et vous savez que depuis la LOLF, l’un de remplace pas l’autre : une frontière les sépare.
Y a-t-il une justification pour cette baisse ?
J’aimerais, puisque pour l’instant nous ne savons pas exactement ce que deviendra Constellations l’an prochain, que nous ayions en tête que les arts visuels ont une existence à l’année à Metz, depuis fort longtemps, même avant et en dehors du Centre Pompidou Metz. Une existence d’une grande qualité artistique et pédagogique, si nous ne les laissons pas sur le bord de la route. Je tiens donc à saluer le soutien que vous apportez à Faux Mouvement et voudrais que vous sachiez qu’en tant que membres de la commission culture, nous sommes à votre disposition pour toute réflexion nécessaire à la refondation de ce projet, le cas échéant.

Le jour est sombre.

Le jour est mon épreuve. Mon épreuve qui se répète, chaque jour.

Le jour, c’est la somme des échecs, des failles, des chutes qui me tient. Somme assommante. Somme éreintante.

Ces jours sans liberté sont gravés dans ma poitrine. Mon sang est épais. Il ne coule plus bien. Il manque de l’élan.

Je ne sais plus me lever. Je ne sais plus marcher. Je ne sais sans doute plus danser non plus. Mais que signifie danser ? Pour danser il faudrait être léger. Qui est encore assez léger pour danser, même seul dans sa chambre sur Sylvie Vartan ? Qui. 

Je ne sais plus penser. Je ne fais que rêver. Rêver de frapper, rêver de contourner, rêver de clandestinité. Mon bonheur ne peut qu’être clandestin puisque le jour est sombre.

Ma liberté comate au fond de ma gorge, noyau d’abricot empêchant de parler. Je voudrais danser dans la rue, une samba douce, sentir la chaleur de la vie quelque part. Je voudrais qu’une samba nous libère, nous détache de nos canapés. Je voudrais une samba en moi. Je voudrais écrire une saudade sur notre vie gâchée un an à attendre que quelque chose arrête d’arriver. Je voudrais écrire une saudade où j’embrasserais l’air.

Le jour est sombre, il appelle la défaite du Peuple. 

Ma voix ne sort plus. Mes yeux ne lisent plus. Mon coeur bat sans comprendre trop pourquoi. Mes mains sont lasses. Mes pieds ne veulent plus.

Le jour est sombre et il ressemble à hier qui ressemble à demain.

Nous en sommes là, sombres. 

Mais nous, c’était autre chose. C’était rire et danser. C’était chanter et penser. C’était panser les blessures de l’autre sans lui demander quoi, ni pourquoi. C’était boire et manger, parce qu’on avait compris que la Vie, c’est court. Nous, c’était vouloir le Beau plus que tout. Le Beau avec une majuscule, pas le joli, non. Le Beau qui est Juste, qui est Vrai. Nous, c’était la Joie d’être vivants et la volonté de l’être pleinement.

Le jour est sombre parce que nos vies sont lumineuses, et qu’on les a éteintes.

Que quelqu’un prenne ma main, je n’arrive pas à me lever. Que quelqu’un prenne ma main et me ramène à moi. Vous vous souvenez de moi ? Je voudrais y retourner. Attrapez-moi et faites moi danser. Attrapez-moi, ne me laissez pas là, dans ce trou sans lumière, sans goût. Rattrapez-moi et je vous tiendrai pour qu’on en sorte. 

Je voudrais reconnaître les jours et les saisons à nouveau. Je voudrais le goût de l’Autre qui revient dans mon plaisir de le rencontrer pour la première fois. Revoir ceux qui me manquent depuis des lustres, parce que ces 12 mois furent trop long pour en supporter encore d’autres. Je voudrais les moyens de réunir tout le monde pour une grande bacchanale d’un mois de rattrapage humain. Je veux des corps, les corps de tous ceux que j’aime ou qui me font rire, ceux qui me font rêver ou danser, je veux tous ces corps inaccessibles depuis tant de mois, et je veux pouvoir les toucher sans plastique, sans parois, sans pixel. Je veux de vrais corps. Pas des images de corps. Laissez nous tranquilles avec vos images, on n’en peut plus de vos images. On veut la réalité. On veut du Vrai. 

Et nous, c’est Vrai.

Le premier des combats

Puisque le Parti Socialiste ne diffuse plus ni photo ni verbatim des interventions au Conseil National, et parce que je veux garder une trace de ce que j’ai énoncé lors de ma première intervention à la tribune du Conseil National le 13 décembre, je vais essayer de remettre ici ce que j’ai dit là-bas (et que je n’ai ni vraiment écrit ni enregistré).

© Mathieu Delmestre – 13/12/19

Chers camarades,

Je sais que vous saurez m’accueillir avec bienveillance pour ma toute première intervention devant le Conseil National du Parti Socialiste car la bienveillance est inhérente au fait d’être socialiste, n’est-ce pas ?

Je suis venue pour vous parler d’Europe, mais puisque les sujets se croisent, je vais commencer par vous parler de ce qui nous a occupé quasi toute la journée ici : le mouvement des Gilets Jaunes.

Je ne suis pas allée sur les rond-points pour les écouter comme vous, chers amis élus. Non : je n’ai pas d’argent à dépenser pour faire garder mes enfants afin d’aller discuter avec des gens qui m’expliqueraient à quel point il est difficile de vivre dans la société actuelle. Non, je ne suis pas allée écouter les Gilets Jaunes parce que je n’ai pas besoin de les écouter pour les comprendre : je n’ai qu’à regarder ma vie.

Si je ne m’étais pas engagée en politique, pour cela, auprès de vous il y a 6 ans, je serais sans doute aussi sur ces rond-points. Je sais que vous êtes de bonne volonté, que vous les écoutez vraiment, mais je voudrais vous rappeler que ce qu’ils dénoncent, je le dis, le crie depuis plus de 6 ans maintenant et que vous n’avez jamais eu envie de l’écouter. Je l’écris même, dans mon blog, depuis près de 5 ans, et jamais vous ne l’avez pris au sérieux. Et je n’étais pas la seule

J’ai raconté le RSA, les CDD, les problèmes administratifs liés à la pauvreté. J’ai raconté les problèmes scolaires, les problèmes de voiture. En réunion, en apparté, sur les réseaux, partout… J’ai raconté la misère économique, psychologique et sociale. Vous saviez.

Oui, il est insupportable de devoir choisir entre acheter une nouvelle paire de chaussure à son enfant qui rentre de l’école en ayant mal aux pieds et être sûre de pouvoir acheter à manger la dernière semaine du mois. Oui.

Oui, il est insupportable de ne pas emmener son enfant aux urgences car la voiture est en panne pour faire les quasi 20min de route entre le quartier du centre ville où j’habite et le nouvel hôpital à l’extérieur de la ville, et le bus coûte 1,30€ l’aller et que si jamais ce n’est pas si grave, ça fait beaucoup d’argent à garder pour la semaine prochaine, 2,60€ c’est le pain frais.

Et oui, bien sûr, le quinquennat de François Hollande a réduit le trou de la Sécu. Oui. OK. Mais venez me regarder dans les yeux et me dire que c’était plus important que la santé de mes enfants. Venez, et vous verrez ma colère. Lorsqu’on a diagnostiqué des problèmes neurologique et/ou génétiques à mon fils, il a fallu 12 mois avant d’avoir une certitude : il n’avait rien, rien du tout. Mais 12 mois entre le premier rendez-vous et le dernier parce qu’il y a au moins 9 mois d’attente pour un rendez-vous (et 65km, parce que dans la wanna be métropole de Metz il n’y a plus de spécialistes pédiatriques, alors il faut aller à Nancy, se faire préter une voiture lorsque la sienne est en panne, mettre de l’essence alors que non, 130km, ça tenait pas dans le budget). 12 mois où je devais vivre avec la possibilité que mon fils meure jeune de problèmes cardiaques. 12 mois qui auraient dû en être 2 ou 3 mois dans un système de santé efficace, surtout vu sa centralisation si coûteuse pour les patients. Et je ne devrais pas me plaindre parce que pour moi “c’est allé vite”. Alors le trou de la Sécu, moi mère, je m’en fiche lorsque j’ai peur pour la vie de mes gosses. Je m’en contrefiche.

Mais tout cela, je dois dire que vous n’aviez pas besoin d’attendre le mouvement des Gilets Jaunes pour le savoir : il vous suffisait d’écouter les pauvres de vos sections. Il vous suffisait de vous taire, vous élus, pour écouter les pauvres de vos sections. Mais les réunions de sections, ce sont des combats de coqs entre élus pour savoir lequel parlera le mieux. Alors que ce devrait être des endroits où les gens qui ont décidé de s’impliquer dans la vie commune devraient pouvoir vous dire des choses. Vous avez laissé passer cette chance là. Au gouvernement, le parti a protégé le pays mais pas les gens. Et les gens l’ont vu.

C’est pour cela que je voudrais remercier nos représentants au Congrès du PSE de s’être mis à la marge, mais quelle belle marge, en refusant de soutenir le bras droit de Juncker, Timmermans, comme candidat commun.

Parce qu’il faut voir ce que cette commission Juncker a mis en place comme mensonge : le Plan Juncker, sensé sauver l’Europe après 2008 en faisant un grand plan de relance par l’investissement, c’est 100.000.000.000€ promis. Mais pour que cet argent soit dépensé, il faut que les états ou collectivités territoriales dépensent la même somme. Mais la commission empêche toute dépense au dessus de 3% de déficit. Et donc ? Et bien interdit aux collectivités d’investir parce que cela crée de la dette et n’est donc pas obligée d’engager les dépenses promises. Malin, non ? Et bien Timmermans n’a rien fait contre, nous n’avons donc pas d’énergie à dépenser pour lui. Faire campagne pour et avec ceux qui oublient de se battre pour éradiquer la pauvreté et contre l’extrême droite, ce n’est plus possible. L’ère est au combat, défensif pour la population, offensif contre le néolibéralisme au pouvoir mondialement et qui emmène les gens et la planète droit dans le mur.

Il faut voir aussi ce que la Délégation des Socialistes Français a fait, malgré le tout petit nombre de députés que nous avons envoyés en notre nom en 2014. Certes, la DSF est encore plus petite aujourd’hui qu’alors, mais c’est surtout dû à des problèmes nationaux qu’européens. Ils se sont battus, souvent intelligemment, toujours avec pugnacité. Et ils ont permis ce qui, pour moi, est notre planche de salut : le Progressive Caucus, ou Left Caucus, c’est-à-dire l’alliance des gauches européennes sur les sujets où ils sont en accord pour pouvoir faire pression collectivement et faire avancer des sujets importants. Le Conservative Caucus existe depuis l’ère Thatcher-Reagan et il n’a jamais fait perdre le pouvoir à la droite depuis lors. Le Progressive Caucus est jeune et frais mais si les eurodéputés qui vont arriver au Parlement Européen ne le renforcent pas, alors la Gauche va continuer à perdre, les peuples à souffrir.

Malgré toute cette adversité, malgré le petit nombre d’élus et malgré cette facheuse habitude si difficile à perdre au groupe S&D de toujours aller négocier des miettes avec le centre pour faire passer les miettes, plutôt que de mener la bataille et de montrer la droite pour ce qu’elle est, et d’être ce que la gauche devrait être, malgré tout, donc, notre délégation d’eurodéputés a fait un travail de Titan pour protéger les gens : contre le glyphosate, contre la pèche électrique, contre des politiques économiques et industrielle incompréhensibles, contre beaucoup… Et il faut le faire savoir. Ils ont été de tous les combats, et se sont battus avec force pour tenter de protéger les européens et lorsque ce n’était pas possible dans le Parlement, tenter d’alerter l’opinion pour faire changer les choses par la presse et/ou la rue.

Alors avant de vous préoccuper de vos mairies, parce que ceux qui croient que sous prétexte d’un tarif dégressif à la cantine et de leur hyper-charisme ils vont garder ou gagner leurs villes fassent attention : nous avons collectivement, autant vous que moi, en tant que socialistes, perdu la confiance des gens en nous. Et la confiance des gens, ça ne se gagne pas à coups de slogans mais de preuves. Vous balader dans la rue ne suffira pas, votre charisme ne fera pas tout loin de là. Tavoillot explique dans Qui doit Gouverner ? que l’autorité vient d’en bas : il faut que le Peuple se sente protégé pour qu’il vous donne de l’autorité. Elle ne se prend pas, si elle se prend c’est de l’autoritarisme (du Macronisme ?), ce n’est pas de l’autorité. L’autorité se donne par ceux qui se mettent sous votre aile. Et pour l’instant, nous en sommes au stade où nous discutons. C’est déjà bien. Ce n’est pas suffisant, et pour les mairies cela ne suffira pas si la politique menée ou combattue est faiblement protectrice. Il faut laisser de côté la social-négociation pour remettre au centre le Socialisme.

Parce que, en tant que socialistes mais bien au delà, la première chose que nous devons faire c’est d’empêcher l’empoisonnement de nos enfants et de nou concitoyens. Vous ne vous rendez pas compte de l’horreur que c’est de mettre dans un caddie un pain de mie industriel dont je sais qu’il est le seul que j’ai les moyens d’acheter maintenant mais qu’il est celui qui pourra donner un cancer du système digestif à mes enfants pour leurs 40 ans. Les affamer ou les empoisonner, c’est mon seul choix aujourd’hui. Notre premier combat, en tant que force politique, c’est d’empêcher l’empoissonnement des poumons et du système digestif de nos enfants. C’est un combat premier, non négociable, obligatoire car nécessaire. Ensuite viendra le temps des programmes et des négociations.

Et maintenant…

Un week-end politique dense.

Des amis qui partent du parti où je les ai rencontrés, on a beau s’y attendre et le comprendre, ce n’en est pas moins dur. Des camarades qui tensent ces mêmes amis, on a beau s’y attendre, c’est très désagréable. Emotionnellement dense, éreintant, mais voilà : le pas est franchi. C’est fait. Maintenant on avance. Il n’est plus sensé y avoir de doute sur qui est où et, donc, alors que tous les tremblements de terre semblent passés, nous allons savoir comment avancer, chacun de notre côté, sans doute bientôt ensemble sur certains sujets.

Le Parti Socialiste a travaillé aussi, ce week-end. Nous avons des textes qui nous permettent d’avancer (le texte Europe que certains en interne trouvent “trop à gauche”, ce qui devrait redonner le sourire à nos électeurs…) et puis des textes qui vont sans doute nous permettre de nous écharper entre camarades (comme si on avait besoin de changer nos statuts, sérieusement, quelle urgence ??). Bref, le Parti Socialiste n’est pas mort et sa direction accepte même d’être de gauche. Avançons.

Je continue en son sein, notre Texte d’Orientation appelé “L’Union et l’Espoir” au congrès d’Aubervilliers du Parti Socialiste sera porté par le duo de mandataires nationaux décidé en réunion vendredi soir : Nora Mebarek et Laurent Baumel, et nous allons continuer le combat interne au PS et en externe avec le PS, comme nous l’avons toujours fait. Collectivement. Voilà.

Trois voire cinq réunions plus tard, ce que je retiens de fondateur, ce qui continue à me trotter en tête après ce week-end de mi-octobre estival depuis que je l’ai entendu, c’est cela :

Raphaël Glucksmann est celui qui a réussi le geste politique le plus fort, le plus juste, le plus concret : engageons-nous.

Où vous voulez, mais engagez-vous.

Comme vous voulez, mais levez-vous et parlez.

Je l’ai fait il y a 6 ans, avec ce sentiment que c’était le moment, que ça allait craquer et qu’il fallait être à l’intérieur pour dire. J’ai décidé d’aller raconter de dedans. Parler de nos vies, différentes de celles des hommes et femmes politiques installés, mais non pas sur un marché lorsqu’on les rencontre rapidement quand ils sont en campagne, non : de dedans, de leurs réunions, peser sur leurs consciences en leur faisant connaître un exemple de nous. Je l’ai fait comme ça, en allant au PS, parce que c’était le parti qui m’était le moins éloigné et le mieux installé sur mon territoire et que la politique me tentait. J’aurais pu aller dans une association militante, mais je milite déjà pour la diffusion de l’avant-garde musicale. J’ai choisi un parti politique. Mais tout est possible.

Si vous êtes de gauche, ce qui si vous finissez par lire ceci est probable, vous ne pouvez plus dire aujourd’hui que vous n’avez pas de choix. Nous avons, par nos séparations successives, créé autant de partis, micro partis, sur chaque micro ligne politique que constitue la gauche. Et je dois dire que même au Parti Socialiste, les successives claques électorales ont permis à ceux qui se pensaient omnipotents et hégémoniques en interne de douter et d’accepter le débat, voire de changer. Donc si vous râlez dehors, allez râler dedans. Râler pour, râler avec, râler contre. Râlons ensemble.

Le climat, l’accueil des populations migrantes, l’appauvrissement de la population, l’appauvrissement intellectuel de l’enseignement… dans le désordre et de manière absolument non exhaustive, la politique d’Emmanuel Macron & Edouard Philippe nous offre une telle perfection libérale, délétère pour tous sauf “eux”, que chacun peut trouver une bonne raison de s’engager.

Tout le monde n’a pas à faire de la politique. Tout le monde ne peut pas, parce que croyez-moi sur parole : c’est dur et c’est souvent ch**nt ! Mais chacun de là où il est peut émettre son analyse du monde ou porter ceux qui le font. Ecouter, comprendre, apprendre, partager, poser des questions c’est aussi faire de la politique. Allez dans des partis, mais aussi dans des assemblées, des associations, des clubs, des réunions sans nom… mais ne vous laissez pas endormir par la tâche qui paraît trop grande, trop ardue. Chaque pas compte, chaque pas marque.

Soyons exigeants. Soyons têtus. Soyons protecteurs de notre planète et du monde de nos enfants. Soyons audacieux pour maintenir une qualité de vie correcte pour tous. Il en faudra, de l’audace !

Un monde de vicieux, et d’Hommes

Moi, à 14 ans.

8 ou 9 ans. Les seins qui pointent. Enfin, un sein qui pointe. Puis l’autre. S’ils pouvaient le faire à une vitesse égale et constante, mais non. Dès qu’ils arrivent, c’est un problème, ces trucs.
Un jour, mon frère entreprend de me parler. Mon Grand-Frère. 11 ans de plus que moi, qui fait des courses de voiture (autorisées) qui vont vite. Mon demi-dieu-vivant – euh, pardon – mon chiant de frère entreprend donc de me parler des hommes. Une règle, une seule, une simple :

“Si un mec t’emmerde, qui que ce soit, tu lui mets un grand coup de genou dans les couilles, sans réfléchir. Enfin, sauf à moi.”

Il m’inculquait un réflexe, encore jamais vraiment utilisé alors que j’approche des 40 ans maintenant. Mais j’en ai l’autorisation, j’ai l’autorisation de taper, de taper fort, avec un os, sur quelque chose de très douloureux pour eux et pas pour moi. Depuis le début de ma vie, j’ai l’autorisation, même petite fille, de frapper un homme, même un homme mûr.

Lui, mon grand frère, et mes cousins aussi m’apprirent ensemble l’adversité, mais dans l’amour. Ils m’ont appris à répondre, répondre toujours, répondre à tout, n’importe quoi, en toute occasion pour rire, parce que ne pas avoir le dernier mot c’est perdre et faire rire à nos dépends. Jamais d’apitoiement, toujours rebondir : trouver LA vanne suivante, même contre soi, parce qu’il faut être meilleur que l’autre. Rire, le maître mot de toute attaque : faire rire et rire ensemble même de soi. Nos réunions de famille, ça ressemble à un entraînement de Rocky Balboa de la vanne.

Mais dans ces moments, on apprend énormément. On apprend par exemple les réponses réflexes. On apprend le tempo du pouvoir. Non pas du pouvoir économique, mais du pouvoir garder notre propre intégrité face à l’Autre.

Alors voilà, aujourd’hui je voudrais leur rendre grâce (et Dieu sait qu’ils en manquent !). Grâce à eux, et à d’autres, souvent des copains du frère, même lorsqu’ils s’étaient – entre hommes – engueulé, grâce à tous ceux qui ont veillé sur moi comme on veille sur le niveau d’une rivière : de loin, mais alertant à chaque fois qu’il déborde, jusqu’à ce que mes propres digues soient construites, grâce à eux, j’ai toujours su quoi répondre. Quand j’avais 16 à 22 ans, mais même avant cela, à 10, 12, 14 ans, qu’ils étaient encore à côté de moi, je me suis entraîné. Entraîné à dire “non”. Entraîné à trouver étrange ce qui l’était et que je ne comprenais pas comme tel. Entraîné à voir ce qui était insupportable. Et il y en a eu, dès mes 8 ou 9 ans, qui m’ont emmené dans le monde des femmes que je ne comprendrai qu’après. Mais je me suis aussi entraîné à voir ce qui était joli lorsque ça l’était vraiment. Reconnaître le beau du moche, par la barrière qu’ils ont mise – ou pas – entre moi et ce qui arrivait. Le pire, c’est qu’ils l’ont fait comme ça, sans y penser vraiment.
Mais toujours, il y a eu un ange gardien, même un inconnu, soit pour dire “non” à ma place, soit pour autoriser mon “non” par une présence bienveillante. Même quand je ne comprenais ni à quoi ni pourquoi je disais “non”.

Mais alors, nous étions au siècle dernier.

Aujourd’hui, je n’ai plus que ce que mon frère et mes cousins m’ont appris pour me défendre : un répondant du tac au tac qui assomme le pervers, et, s’il n’est pas assommé, il reste que si quelque chose dérape, j’ai le droit de lui exploser les couilles avec mon genou, et je le sais.
Je ne suis plus une enfant, et je parais “dure” (si, sous prétexte de célibat, je ne suis pas simplement réduite à un statut de “femme libérée”… pourtant, depuis Cookie Dingler on le sait, que c’est pas si facile, d’être une femme libérée), alors, les anges gardiens ont disparu. Ils jaugent, maintenant. Ils jugent, même, parfois. Jusqu’à me trouver trop émotive. Trop dure, trop émotive, va savoir…

Ce que je n’avais pas appris, parce que personne ne peut apprendre ça à personne, c’est à gérer la blessure de voir que ceux qui paraissent le plus solidaires ne sont pas ceux qui le sont vraiment. La lâcheté, c’est souvent lâcher quelqu’un, en l’occurrence souvent la lâcher elle, souvent parce qu’on culpabilise de ne pas avoir su lui éviter ça. Ils se sont tu.

Il est là, le problème profond, plus profond que les vicieux qui profitent. Il est dans le silence du monde.

Il y a quelques jours, je suis passée pour une héroïne dans le bus, parce qu’un homme apparemment souffrant mentalement, en pleine crise d’angoisse complotiste, à la limite de la violence, faisait tout un foin et que des ados se jetaient dans la gueule de son angoisse en le regardant en souriant, cachant leur peur dans de la moquerie. Nous avions tous un peu peur, mais eux étaient inconscients. Discrètement leur donner le mode d’emploi. Juste ça. Aucun adulte présent n’y avait pensé : donner le mode d’emploi du monde pour protéger ces jeunes de la violence possible. “Regardez dehors et parlez de la pluie, il n’a pas besoin de vous, il a besoin de solitude, il ne se contrôle pas, regardez dehors et parlez d’autre chose.”

Une héroïne parce que je donne une clef de compréhension et de comportement à des ados que je ne connais pas. Sérieusement, société, réveille-toi. Accuser sert, un peu. Prendre ses responsabilités, en revanche…  ça peut “changer la vie” !

 

 

La culture est un combat et c’est le nôtre.

[Contribution sur le thème de la culture, rédigée par Frédéric Hocquard, Nicolas Cardou, Charlotte Picard, Martine Chantecaille… pour le Congrès de Poitiers du Parti Socialiste.]

Renouer, reprendre langue, refonder… Ces mots n’ont cessé de revenir ces dernières décennies quant aux politiques culturelles en France. Nous avions nous-mêmes porté cette ambition haut et fort pour maintenir l’investissement dans la culture et dans le débat public avant l’élection présidentielle, ambition que le candidat Hollande endossa lui-même en janvier 2012 : « La crise ne rend pas la culture moins nécessaire, elle la rend plus indispensable. La culture, ce n’est pas un luxe dont, en période de disette, il faudrait se débarrasser. La culture c’est l’avenir, c’est le redressement, c’est l’instrument de l’émancipation et le moyen de faire une société pour tous. »

Au-delà des mots et des discours officiels, trois ans après le début du quinquennat, malgré des tentatives initiées par la Ministre de la Culture, ces promesses n’ont pas été tenues faute d’arbitrages budgétaires perdus et d’une mauvaise réforme de l’intermittence. La vie culturelle en France recule si vite, en laissant tant de projets et de territoires étouffer, quand ils ne meurent pas, que cela devient petit à petit irréparable.

Ce fossé traverse la société, la culture n’en est pas en soi la cause exclusive pourtant elle y participe. Alors que la fraternité réapparaît au grand jour des valeurs à réaffirmer, les pratiques culturelles sont devenues plus clivantes et sans doute plus discriminantes qu’elles ne l’étaient auparavant suivant les catégories sociales, professionnelles, suivant là où nous vivons et l’âge que nous avons. Sans doute que le gouvernement n’a pas pris la mesure du fossé qui s’est creusé depuis des années, il n’a assurément pas pris la mesure de l’ambition qui animait le socialisme.

A cela s’est ajouté la tentative de réduire la culture au silence dans des pays dits démocratiques, jusqu’en Europe, de la Russie à la Hongrie, où l’on attaque directement ou indirectement la presse, les intellectuels puis les lieux d’art et de culture. En France c’est la pression régulière de groupes intégristes qui veulent interdire la tenue de spectacles. C’est aussi des dessinateurs et des caricaturistes qu’on assassine…

La censure doit être une préoccupation de tous les temps et le nôtre y est confronté. Nous savons ainsi que lorsque le FN prend la tête d’une collectivité, ses premiers combats sont culturels allant des suppressions de subventions aux associations, aux livres et journaux interdits ou imposés dans les bibliothèques en passant par les rues débaptisées ou la volonté de fermer des théâtres. Et cette tentation gagne la droite qui sous la pression du Printemps français demande à retirer des livres pour enfants des bibliothèques, des films ou des spectacles qui dérangent leur vision archaïque de la société ou même interdire des festivals de musique métal…

Plus insidieusement, on voit aussi depuis les élections municipales, des politiques s’ingérer dans les programmations et au nom du « populaire » mettre en péril toute ambition créatrice, novatrice, émancipatrice… La gauche doit donc rappeler avec force que le rôle du politique est de soutenir les créateurs sans les soumettre à sa dictée, de faciliter les rencontres des citoyens avec les œuvres et les pratiques culturelles sans vouloir les contrôler, de favoriser la découverte d’univers inconnus sans craindre l’altérité, la diversité et la nouveauté.

Et bien sûr il faut « tenir bon » ! Tenir bon face aux stratégies de la peur, tenir bon face aux populismes, tenir bon et donc ne pas s’autocensurer !

 

Ainsi, dans cette nouvelle période la question de la liberté de la création est de nouveau posée car ces censures ont toutes le même but : faire disparaitre la dimension subversive de la culture, le rôle social de l’art. Les démocrates savent que ce silence est dangereux ; pour les socialistes, il est insoutenable. Il nous rappelle à nos combats fondateurs, ceux que nous avons menés et menons encore contre le fascisme, contre l’exploitation humaine, contre les inégalités et les communautarismes, contre l’oppression. Mais on oublie parfois que le silence commence là où des festivals s’arrêtent et où des théâtres ferment faute de financement public.

Face à cela, la gauche et les socialistes se doivent d’agir. Pour redonner de l’espoir et surtout parce que la culture est l’humus sur lequel se construit l’émancipation humaine : sans peuple cultivé et éduqué, pas de transformation sociale durable.

 

Ainsi, nous proposons à travers cette contribution de donner des axes de réflexions, des propositions afin de réarmer le projet culturel et démocratique de la gauche.

 

  • La culture n’est pas une marchandise comme les autres

 

La transformation de toute activité humaine en marchandise continue d’être le moteur principal de notre système économique. Comme pour d’autres domaines d’intérêt général, ces dernières années ont marqué une marchandisation galopante des pratiques culturelles, de grands groupes américains ont profité de la révolution technologique pour s’approprier les outils de distribution et donc de profits sur les œuvres. En France et en Europe, nombreuses ont été les tentatives de casser les échelles de valeur et de redistribution qui avaient été créées tout au long du 20ème siècle : la fameuse exception culturelle.

De ce fait, la part de la valeur créée par la culture en France est désormais en baisse. Cette richesse a tendance à franchir l’Atlantique plutôt que de participer du système redistributif français. Si nous n’y prenons garde, à coup de contournements de la règlementation, de défiscalisation et de pression au niveau de l’Europe, Amazon, Google et Apple auront bientôt mis en pièce notre exception culturelle. En 2003, le « PIB culturel » était à 3.5%, il est aujourd’hui de 3.2% pour 57.8 milliards d’€. Les baisses de budget n’expliquent pas tous, une partie de cette richesse a traversé l’Atlantique. L’investissement que nous mettons dans la culture produit naturellement une richesse financière que nous devons préserver tout autant, si ce n’est plus, qu’une précieuse diversité culturelle.

 

Pour ce faire, quelques batailles ont été gagnées (comme sur le traité transatlantique) mais sur d’autres fronts, nous laissons faire comme si le marché était en mesure de réguler l’offre et la demande… Le discours de Fleur Pellerin, la Ministre de la culture, à l’occasion des 24ème Rencontres cinématographiques de Dijon en octobre 2014 est de ce point de vue inquiétant : le vocabulaire artistique, de création laisse place aux champs lexicaux du marché et de l’industrie, plus question d’œuvre mais de contenu. L’enjeu deviendrait la rareté de la disponibilité d’attention. Pire, dans ce discours, la puissance publique n’y est plus décrite comme organisatrice ou régulatrice de la filière culturelle, mais comme un agent économique comme un autre…

Nous pensons au contraire qu’il faut affirmer le besoin de redynamiser les politiques d’intervention publiques dans le domaine des arts et de la culture. Elles reposent sur trois principes : un financement public, des mécanismes de régulation du marché et des outils de partage de la valeur. C’est fort de ces principes qu’il nous faut inventer un nouveau modèle pour les politiques culturelles.

 

2- Réhabiliter le commun, la responsabilité sociale et la coopération dans le champ culturel

En plus de la protection des œuvres et des artistes, c’est la nature même de ce que nous appelons culture qu’il faut donc défendre en revendiquant que l’art et la culture pour nous ne se réduisent pas à la seule fonction divertissante. Ils disposent au contraire d’un rôle social, émancipateur, produisant un espace de création, de critique, d’éducation, de partage entre les êtres humains.

S’opposer à la marchandisation de la culture implique d’envisager le fait culturel comme un élément producteur de commun et donc de République. Si, au lieu de se poser la question de l’ouverture des commerces et des supermarchés le dimanche, nous nous posions la question de l’ouverture des bibliothèques, des musées le dimanche ou le soir, ne remettrions-nous pas le service public comme une solution, comme un espace à partager ?

Nos vies professionnelles comme familiales souffrent de trop de performance et de rentabilité. Générer des espaces pour créer et être en relation, c’est une mission qui relève d’une société démocratique et laïque. Si l’œuvre permet de construire un lien entre passé, présent et futur, d’installer la société humaine dans la permanence (comme disait Hannah Arendt), la pratique artistique porte aussi ses valeurs socialisatrices et émancipatrices. La séparation qui s’est trop souvent opérée entre œuvre d’art et pratique artistique s’est doublée d’une opposition entre professionnel et amateur. Il n’y a pas d’opposition, il y a des complémentarités à trouver, à construire, à porter.

Cela implique sans doute de questionner à de nombreux endroits la relation entretenue avec les habitants et les acteurs culturels en créant de nouveaux espaces d’échanges et de confrontation. La question de la relation entre les initiatives culturelles et les populations ne peut plus se satisfaire de voir l’augmentation de l’offre profiter à certaines catégories sociales ou générations. Nous devons non pas simplement ouvrir les portes, mais faire sauter les préjugés sur les catégories de population autant que sur les institutions culturelles, donner une place à toutes les expressions culturelles, celles issues des langues et cultures régionales comme celles issues de l’ailleurs ou de la contemporanéité.

 

3- Restaurer une ambition démocratique pour la culture qui ne se cantonne pas à la démocratisation

Il faut se parler et s’écouter pour se comprendre. Créer du commun implique d’élaborer plus largement les politiques publiques dans la transversalité mais aussi de mettre en relation des mondes sociaux qui interviennent dans la culture et ont été artificiellement cloisonnés. Co-construire ces politiques en transversalité et dans l’association des acteurs et des élus notamment aux travers de conférences territoriales, soutenir et réinventer les réseaux professionnels, donner une place à la parole des usagers : voilà qui permettra de sortir des routines professionnelles et administratives, de faire que les questions artistiques ne se restreignent pas à un univers d’experts et de renouveler les pratiques sans pour autant assujettir le secteur culturel aux seules problématiques sociales.

Pour cela, nous avons besoin d’artistes et de médiateurs partout ; c’est là une priorité à fixer notamment dans la coopération entre les collectivités et l’Etat. Et de ce point de vue, la baisse des budgets publics a eu des conséquences plus fortes sur les territoires où la présence de l’art et de la culture est plus fragile (banlieue, territoires ruraux…).

L’éducation artistique et culturelle n’a par ailleurs pas trouvé le souffle qu’avait permis par exemple le plan Tasca-Lang ; il est impératif de donner une place forte aux pratiques culturelles dans la réforme des rythmes scolaires en positionnant les services publics (bibliothèques, conservatoires…) comme les associations et lieux culturels. Pour pouvoir mieux agir, il faut aussi prendre en compte la montée en puissance de l’intercommunalité comme un enjeu déterminant dans la capacité à constituer des projets culturels sur des échelles territoriales nouvelles et plus adaptées aux espaces de vie, ce qui implique un accompagnement des Départements et des Régions. De même, les métropoles constituent une opportunité tant pour que des politiques culturelles spécifiques puissent être menées dans les quartiers (reconsidérant la culture comme un élément de politique de la ville) que pour que des complémentarités puissent être constituées avec des territoires périurbains et ruraux.

Promouvoir la diversité des expressions passe aussi par la diversité des personnes qui les font. Comme les deux Ministres de la Culture de gauche l’ont initié, la puissance publique doit donner l’exemple de cette représentativité aux postes clefs des institutions culturelles et des productions aidées. La marge de progression est large pour une féminisation, mais aussi pour une présence plus visible à des rôles ou des postes importants des personnes issues de l’immigration, même de la 2è, 3è et maintenant de la 4è génération. Démonter les préjugés culturels émaillant notre société permettra à chacun de faire des choix éclairés et non dirigés.

 

4- Mieux repartir la richesse dans les filières culturelles.

En 2003, le « PIB culturel » est, selon le MCC de 3.2% pour 57.8 milliards d’€. Les richesses y sont de plus en plus mal reparties et la concentration des moyens économiques est à l’œuvre.

Ainsi dans le cinéma, les salaires des quelques vedettes s’envolent et le CNC essaye tant bien que mal de réguler les budgets. Il en va de même dans la musique où le récent rapport de Christian PHELINE montre un secteur dénué de transparence, où faute d’autorégulation, notamment de la part des maisons de disques, les profits ont tendance à se concentrer entre quelques mains au profit du plus grands nombre et au détriment des artistes.

Il est urgent de répartir autrement la valeur dans la filière en modifiant les clefs de répartition de l’argent public (priorité à l’emploi et l’éducation artistique, à la transmission…), mais surtout en mettant en place des mécanismes de transparence, de meilleures gestions collectives afin de garantir la diversité artistique.

Gardons-nous que cela ne finisse comme dans le football, où, après l’arrêt Bosman et une coupe du monde remportée à la maison, on a connu une inflation délirante des salaires d’une minorité de footballeurs, des exilés fiscaux et une crise dans le football français.

 reb samen

 

Les travailleurs de la culture sont aussi des travailleurs à protéger.

Le régime de l’intermittence du spectacle n’est pas un statut d’artiste. C’est la possibilité pour les salariés du spectacle (artistes ou techniciens) de participer à la solidarité nationale des travailleurs en cotisant, puis le cas échéant, en bénéficiant de l’assurance chômage.

Depuis 2003, la vie des intermittents du spectacle travaillant dans des petites structures s’est grandement précarisée. Après la forte mobilisation de l’an passé, les intermittents commencent à être entendu après que le Premier Ministre ait promis d’entériner par la loi ces deux annexes que le MEDEF tente de faire disparaître à chaque négociation UNEDIC. La loi sur la création artistique doit être l’occasion d’un débat plus global sur les statuts des créateurs en confortant notamment les conditions de rémunération des auteurs et artistes plasticiens dont les activités ne sont que partiellement prises en charge par les lieux de diffusion.

Par ailleurs, le droit d’auteur est encore bien souvent mis à mal (des plateformes de partage sur internet au non-paiement ou non rétribution malgré le paiement de ces droits…) Nous devons le renforcer et le rendre plus simple d’accès pour les artistes et créateurs.

Il est certain que pas à pas s’est dessinée une culture à deux vitesses avec d’une part des groupes de l’industrie du spectacle cotées en bourse et de l’autre des artistes dont le travail et l’emploi reposent sur des structures associatives. Il ne faudrait pas croire que sous prétexte d’une forte valeur sociale, le travailleur culturel n’ait pas à avoir un revenu décent pour une vie décente. Ces emplois qui font la culture de proximité (donc sont ceux qui traversent nos politiques culturelles locales, comme l’éducation artistique et culturelle, les festivals estivaux etc…) ont besoin de systèmes inventifs quant aux modèles économiques qui les supportent. Des groupements d’employeurs aux coopératives, de l’apprentissage à l’entreprenariat social, des sociétés de redistribution de taxe parafiscale aux fonds d’aides à l’emploi (comme celui sur les cafés cultures)… les initiatives se développent pour accompagner différemment les métiers de la culture.

Le monde de la culture ne demande qu’à nous (re)montrer la voie de la coopération et du partage, souvent mis à mal par nos propres politiques pour des questions de champs de compétences ou de territoires. Sachons les écouter. Souvent, ils utilisent ce principe de Fraternité inscrit dans notre devise.

 

5- Faire de la révolution technologique une opportunité et non un problème

Les activités culturelles sont prises dans le maelström de l’évolution des technologies de création et de diffusion de l’art. De la même manière que l’invention de l’imprimerie ou celle de la photo et du cinéma, de la télévision et de la radio, ont bouleversé le mode de diffusion de la pensée entre les êtres humains, internet et la dématérialisation des supports ont modifié le statut des œuvres et des artistes. Leurs effets sont complexes : ils ont accentué l’individualisation des pratiques culturelles et la concentration économique de l’offre. L’accumulation des écrans n’a pas tué les salles de cinéma ou de concerts, ou même les musées ; il arrive même parfois que « plus on surfe, plus on sort ! ». Il n’y a pas à être pour ou contre les révolutions industrielles, mais il faut les accompagner. C’est donc dès l’école que cela se joue, c’est aussi dans les missions de service public confiées aux télévisions et radios.

En 2013, la mission Lescure avait essayé et réussi le périlleux exercice d’équilibre proposant de (ré)concilier les droits des créateurs et les droits des publics, sans pour autant tomber dans l’écueil de l’immobilisme. Il proposait notamment de rapprocher les revenus de la culture aux systèmes actuels de dématérialisation des supports. En effet, il est plus simple de taxer les pratiques de transferts d’œuvres actuelles (la possibilité de téléchargement) que d’interdire ces pratiques. A travers sa fameuse contribution sur les tablettes, il proposait de faire remonter de la valeur dans la chaîne de production de la culture, redynamisant par la même les principes redistributifs de celle-ci. Enfin, ce rapport se proposait de développer les licences sous creative commun afin de travailler sur la construction d’un véritable domaine public sur le net.

Ce rapport n’a malheureusement pas été suivi d’effet et quasiment aucune mesure n’en a été traduite ne terme de loi ou de règlementation.

Il est pourtant nécessaire, en matière de politique culturelle, de ne pas aller contre la modernité, mais de l’accompagner.

 

6 – Pour un nouveau Federal One

Lorsque dans les années 30, le Président des Etats-Unis mit en place des politiques volontaristes pour sortir son pays de la crise, il ne se contenta pas d’une politique de relance économique. Il lança aussi un vaste plan pour la vie culturelle de son pays : le Federal One. L’idée était de remettre une grande nation sur pieds, après avoir été projetée contre le mur de la finance qui s’écroule, pour retrouver un dessein commun.

70 ans plus tard, alors que notre pays connait une crise économique dont elle ne voit pas l’issue, et que vient guetter comme souvent la crise morale et citoyenne : lançons un Federal One en France et en Europe !

 

Celui-ci pourrait s’articuler autour de 10 points d’urgence.

AGIR.

  1. Augmenter la part de la richesse créée que l’on consacre à la culture, aux niveaux national et local, en revenant au 1 % du budget consacré au ministère de la culture et en garantissant aux collectivités territoriales les marges d’action nécessaires. Augmenter le budget que l’Europe consacre à la culture.
  2. Ouvrir une réflexion large sur le statut de l’artiste et adopter, enfin, une réforme efficace et juste du régime de l’intermittence, sur la base des propositions du comité de suivi.
  3. Faire de la réforme territoriale une chance pour la culture en préservant la clause de compétence générale et les moyens donnés aux collectivités. Et instaurer des conférences territoriales de la culture rassemblant élus, citoyens, professionnels de la culture, qui permettront d’impulser des projets de coopération culturelle sur les territoires.
  4. Faire de l’éducation artistique et culturelle un chantier prioritaire des ministères de l’éducation nationale et de la culture, doté de véritables moyens et pensé en cohérence avec la réforme des rythmes scolaires. Et pour inciter les artistes à intervenir dans les écoles, les rémunérer sur la base de cachets artistiques.
  5. Inventer de nouvelles formes de diffusion sur les territoires où manquent les équipements culturels, afin de garantir l’accès de tous au service public de la culture, notamment en travaillant avec les équipes artistiques sur des temps longs et en utilisant les ressources du numérique.
  6. Faire de la responsabilité sociale dans le champ culturel, un objectif partagé par tous avec comme condition donnée aux moyens et aux missions de service public des critères d’évaluations renouvelés qui prennent en compte les réalités locales, la participation des habitants et des partenaires éducatifs, sociaux et économiques…
  7. Proposer au niveau local et national de nouvelles organisations économiques des activités culturelles (avec les groupements d’employeurs, avec l’entrepreneuriat social et coopératif…) et promouvoir les réseaux interprofessionnels aux échelons locaux et nationaux.
  8. Construire l’Europe de la culture en y relevant le défi du numérique, par une stratégie européenne de diffusion et de protection des œuvres et des auteurs, pour lutter contre l’agressivité des multinationales nord-américaines.
  9. Engager une réforme en profondeur de l’audiovisuel français, en conditionnant les aides publiques, et en investissant dans la création par des contributions nouvelles, comme celle des services communautaires du Web ou une taxe sur les appareils connectés.
  10. Soutenir l’ouverture sur le monde en redonnant corps aux coopérations culturelles internationales, notamment à partir du réseau des alliances et des instituts français, et en inventant de nouveaux outils pour promouvoir la francophonie.

 

 

 

 

 

Un bon dimanche

Je ne suis pas le bois qui se consume dans ta cheminée.
Tu ne m’emmèneras pas dans ton consumérisme. Garde-le. Regarde-toi, charbon cramé.

Tu sais, toi qui pense que travailler le dimanche c’est bien, tu peux devenir infirmière. Ou si tu ne veux pas faire d’études pour travailler le dimanche, tu peux aussi aller faire la plonge dans un restaurant. Bosser au Mc DO.

Si tu veux bosser le dimanche, tu peux bosser dans la culture (ah, oui, mais ils n’embauchent plus… plus de sous. Désolés.) Tu peux aussi faire nounou pour les infirmières ou aides-soignantes ou serveuses qui bossent, elles, le dimanche, déjà.
Sinon, tu peux faire femme de ménage (oui, même si tu es un homme) tu peux faire femme de ménage dans un service d’urgence d’une grande ville.
Ou flic. Tu peux faire flic si tu veux faire des gardes du dimanche.
Ou prof. Parce qu’en fait, le dimanche, les profs, bah ils corrigent, ils préparent : ils bossent (mais ne sont pas payés, mais c’est pas grave, ça, hein…)

Alors quoi, toi, tu ne dis plus rien ?
C’est parce que ton truc n’est pas que nous allions travailler le dimanche, ton truc c’est que nous passions notre vie à consommer. Parce que consommer, ça nous empêche de penser, de réfléchir. Consommer, ça accélère le temps. Nous perdons l’espace du temps lent si nous pouvons consommer. Nous sommes impatients de consommer. Nous n’arrivons plus à nous arrêter de consommer, nous ne vivons plus.

Mais tu sais ce que tu fais aussi ? dis, tu sais ?
Tu empêches les pauvres, les vrais pauvres, ceux qui n’ont plus que 10€ dans le porte-monnaie, 10€ à faire durer 12 jours (oui, ‘ça’ existe) tu les empêches de s’accaparer la ville, notre bien commun.
Parce qu’il y a une grande différence entre se balader dans une ville, faire du lèche vitrine, regarder les décorations en sachant que de toute façon, même si on pouvait acheter on ne le ferait pas puisque les magasins sont fermés, et se balader et se dire « ah, ça, c’est beau ! » « ah, ça, mon aîné en aurait vraiment besoin ! » et savoir qu’on ne PEUT pas.
Ce crève-cœur, tu y as pensé, dans ton monde consumériste ?

Alors donc le bitume que tu fais pour tous, en fait, tu ne le fais que pour tous-ceux-qui-ont-les-moyens-de-venir-consommer-en-ville. Et tu sépares notre société entre ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas.
Alors tu crées du désespoir. Et le désespoir crée de la haine.

Je n’ai pas besoin de faire les magasins le dimanche pour être heureuse. Mes enfants non plus.
Le dimanche, on se balade, on va au manège, on va au Mc Do. On va prendre un pain au chocolat à la boulangerie, un bretzel à l’autre. Le dimanche, on fait de la peinture ou du vélo. Le dimanche, on essaie de déjeuner en famille, avec la famille élargie. Et puis on s’organise pour n’avoir besoin de rien. Et on dit aux enfants « non, on n’a plus de jus de fruits » « bah va en acheter » « mais non, aujourd’hui c’est dimanche » « ah oui, c’est vrai, bon ben demain alors » « oui, demain ». Et tout va bien.

Tu veux que je consomme le dimanche ? alors donne-moi les moyens de le faire du lundi au samedi, et ensuite, on recausera du dimanche.
Tu veux que je puisse consommer du lundi au samedi ? mais tu as peur que je n’en aie pas le temps ? Pourquoi ? tu as déjà mis sous le tapis les 35 heures et cette demie journée dite de RTT ?

Tu sais, si tu veux nous faire consommer le dimanche, redonne des moyens à la culture, empêche la baisse de la dotation de l’état qui va faire chuter, d’une violente chute, l’offre culturelle partout en France. Tu sais, si tu veux nous faire consommer le dimanche, tu n’es pas obligé de nous faire rentrer dans des grands magasins. Tu peux nous emmener au théâtre ou au cinéma. Et ton alliée, la Ministre de la Culture pour qui le cinéma est un produit industriel comme un autre, nous appelle déjà des clients. Tu vois, même elle te suit dans ce consumérisme à l’envi.

Pas moi. Moi, là, vous m’avez perdue.

Moi, je voudrais que le dimanche soit le jour de la semaine où on se pose et on partage.
Mais moi, tu me diras sans doute vile.

Ce dimanche, on a fait des spritz.

spritz

Les Noms

Ce matin, je cherchais un moment de la Bible qui s’appellerait « Les Noms ». En fait, il n’y en a pas. C’est dans la Genèse. La base. Créer puis nommer. D’un seul élan. Créer et nommer.

Nommer, donner un nom. C’est si important.
J’ai dû le faire, deux fois. J’ai nommé mes enfants. Nommer, c’est immense. Une tâche incommensurable. Éternelle. Une définition en creux. Nommer c’est rendre la vie réelle.
Ce qui n’a pas de nom ne disparaît pas vraiment de notre monde puisqu’il n’y apparaissait pas. Ce qui est nommé y reste à jamais.

Cette semaine, les noms, les définitions, les mots m’ont posé problème. Souvent. Trop souvent. Il faut faire attention aux noms, propres ou communs. Ils comptent.

Quand vous dites le nom de quelqu’un il y a tout dedans. Sa taille, son âge, sa couleur, sa voix, son sexe, son humour, son intelligence. Quand vous dites le nom de quelqu’un, vous l’embrassez en entier.

Qui aujourd’hui sait que Léa, ce prénom si trop souvent donné dans les années 2010, était la femme de Jacob, qu’elle donna naissance à six des 12 tribus d’Israël ?
Ton nom, c’est ton prénom et ton nom de famille. Tu es Ruben, fils de Jacob. Tu es toi et une part de ta famille.

Nom gravé sur banc d'église

On a nommé Manuel DS. On a nommé Maxime H.
Du pouvoir aux médias, leurs noms étaient partout affichés, déclamés. Donner leurs noms de FAMILLE pour faire la nique aux idées reçues ? OK. Mais les prénoms n’auraient-ils pas suffi ? Pourquoi mettre leurs familles, ces familles déjà fragilisées, dans une position encore plus fragile ? quel est le but ? si ce n’est de les faire rentrer dans une réalité qui n’est pas la leur.
Et en plus, apparemment, on s’est trompé pour l’un deux.

On a déséquilibré pour rien.

Nommer c’est « Désigner quelqu’un ou quelque chose en disant ou en écrivant son nom. » (Larousse)
Désigner, c’est important.

Pour désigner il faut avoir ses pieds quelque part, être. Puis lever le bras, pointer le doigt, et viser. Désigner, c’est s’inclure dans l’histoire, c’est prendre part en étant un lien entre ce que touchent nos pieds et ce que montre notre index.

Le pouvoir comme les medias sont rentrés dans l’histoire de ces jeunes pseudo-musulmans, djihadistes embrigadés. Ils firent le lien entre ces hommes, le reste du monde et la famille de ces hommes. Comme pour rendre le spectacle plus réel.

Nous perdons les liens entre la réalité, le réel et la vérité. Nous sommes une société où la pseudo-immédiateté rend le temps saccadé. Le temps n’est plus un long fleuve tranquille, mais il fait des bonds, et des pauses.

Il faut laisser le spectacle aux gens de spectacle.
Il faut laisser le pouvoir aux gens de pouvoir.
Il faut laisser l’information aux gens d’information.
Que chacun nomme ce qu’il doit nommer de l’endroit où il est et non de l’endroit de l’autre.
Puis, on discute.

Le seul mot qui m’a parlé cette semaine, sur cette histoire, c’est « secte ». Oui, c’est sans doute un embrigadement sectaire. Oui, ça y ressemble. Quand on rentre dans une secte, on perd le sens commun, on change de nom, on est dé-liés. Et contre cela, comme contre le terrorisme, nous sommes sensés être armés, nous, société occidentale descendant des Lumières.
L’embrigadement sectaire, comme le suicide, nulle famille ne sera jamais totalement épargnée. On ne sait pas. Il faut veiller. Espérer. Protéger nos enfants.

Mais laissez le spectacle parler de cela en nommant, pour la catharsis, pour le recul. Pour comprendre, et chercher les bonnes réponses. Celles qui nomment les bonnes choses.

« There’s not a drug on earth can make life meaningful. » Sarah Kane. 4.48 Psychosis.
“Il n’y a pas une drogue sur terre qui puisse donner du sens à la vie.”
Quelques mois après, elle se suicidait.

Donnons du sens à la vie.