An neuf.

Toute la journée, des messages, des gifs, des vidéos de gens qui… qui sont-ils déjà ? Une journée qui ressemble au brouillard qui trône dehors. Lire Régy, manger, chercher un sens à l’année qui vient, repasser le linge devant une comédie romantique, se demander si on vit vraiment ou si tout n’est qu’illusion, faire des listes, défaire ces listes, remplir le nouveau calendrier, voir les anniversaires qui viennent, le mien, les échéances qui viennent, qui hocquettent dans une société qui hocquette, des solutions à chaque problème mais toujours 3cm trop loin impossibles à atteindre seule, alors se poser, faire une pause, s’arrêter et écouter.

Écouter le monde, écouter l’air, écouter le silence, la voix de Glenn Gould dans cet enregistrement des variations, se dire que Bach et Gould, quand même, quelle rencontre… Écouter la vie des enfants dans leurs chambres.

Alors voilà, Régy est mort. Ou plutôt, la Mort a repris Régy. Mais nous, que faisons nous de cela ? De tout ce qu’il nous a appris ? De là où il voulait nous porter ? Où est la Vérité ? Notre Vérité ? Où est la justesse de la parole, sinon dans le silence juste avant le premier son ? Quand tout est là, entier, prêt à être dit ? quand l’inspiration se fait ? Que ferons nous dire à nos actes ?

Comment être ce que l’on dit être ? Comment se rendre compte lorsqu’on fait l’inverse ? Qui nous dira “arrête, vois-toi” avec suffisamment d’amour pour qu’on l’écoute ? Aurons-nous le courage de le dire à nos proches ? Sommes-nous de si fortes personnes ? Sommes-nous conscients de chacun de nos empêchements ?

Claude Régy, Du Régal pour les Vautours, p25
Claude Régy, Du Régal pour les Vautours, p26

Il faut donc réussir à exprimer ce que l’on ne comprend pas. Ces évidences qu’on ne s’explique pas. Les exprimer car les ressentir n’est pas une coïncidence. Être portés par nos évidences et laisser s’exprimer nos corps pour les vivre pleinement. Vivre pleinement. (Mais qu’est-ce ?) Et savons nous ce qui est, dans nos vies, dans ce monde, au delà de notre propre exprimable ?

J’aimerais savoir rapporter ces Variations de l’an neuf à des sujets bruts. Vous dire “ceci est le Vrai” sur les municipales, la République, l’Amour, Dieu, la Vie ou même la Mort. J’aimerais vraiment. Mais alors vous pourriez dire “elle a tort, elle se trompe, elle veut quelque chose de moi, elle biaise le sujet, elle se joue de moi”, alors que non, aujourd’hui, j’ai simplement pensé à Régy et à ma vie, à ce qu’elle aurait été sans lui, sans les ricochets de sa vie à lui qui ont bouleversé la mienne, il y a 20 ans, au tout début de ce millénaire.

Despentes se décrit comme brutale dans une interview récente. Je suis avec elle, de cette énergie. J’aime cela, la brutalité. La puissance. C’est une réaction. Je suis réactionnaire. Brutale par réaction aux apathies malveillantes.

Régy, lui, m’a offert la radicalité. Au monde par erreur, il me fallait bien tracer une voie. Il fallait trouver mes racines, elles étaient dans Kane lue avec Colas. La Mort qui donne Vie. Ma naissance dans son suicide. Depuis lors je ne tolère rien de médiocre. Et mon intolérance vous fatigue. Tant mieux. Vos médiocrités, à vous qui jouez les si forts que rien n’ébranle, m’épuisent.

En cet an neuf, je crois qu’il faut que je reprenne l’art de la parole. Parler, même dans le brouillard : peut-être qu’au-delà de mon regard, quelqu’un écoute, dans le silence.

Les dimanches pluvieux d’août.

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Mission : respecter le travail des artistes…

C’est le moment où tu veux oublier. C’est le milieu de l’été. Tu aimerais penser projets ou festivals. Tu aimerais penser sable et sandales. Et roman d’été. Tu voudrais te nourrir de glaces et de pizzas. Mais cet été, il est mauvais. Il est bottes en caoutchouc et tarte au Nutella. Cet été, il fait ce qu’il peut, il se débat un peu pour s’améliorer, mais tu ne veux pas regarder The Newsroom parce que tu as trop d’infos déjà. On n’a pas encore trouvé le #JourLePlusChiant. Et pour cause. Les causes frappent. Fort. Fort. Quotidiennement. Le monde s’embrase. Alors tu cherches. Tu cherches de la légèreté, mais tu ne la supportes pas. Des photos de rien, ok, mais au second degré s’il vous plaît. Ou avec de l’amour. Parce que ce putain de premier degré au sang, il se décolle pas. Même les dimanches pluvieux d’août.

Et pourtant. Pourtant, il y a une petite colère, une colère qui n’est pas contre la mort, contre la décimation, non, une colère qui est contre la bêtise et qui me taraude cette semaine. C’est lancinant. C’est « non, ce n’est pas SI grave, regarde l’Irak, regarde Gaza, regarde la Syrie, ça ce n’est rien… »… sauf que la colère reste, comme un sparadrap de perfusion au poignet quand on a la jambe cassée.

Alors voilà, c’est l’histoire d’une indignation. J’ai vu fleurir sur nos fils d’actualités de réseaux sociaux une indignation contre la peinture en bleu nase d’une fontaine faite par un artiste pour une ville. C’était à Hayange, en Moselle. C’était commandé par un maire frontiste.

Alors voilà, cette indignation est juste et sincère. Je n’en doute pas une seconde. La plus belle réaction fut celle de Jean-Pierre Masseret (président de la Région Lorraine) qui se demande pourquoi ce maire élu, Fabien Engelmann, a eu envie de devenir maire d’une ville qu’il trouve sinistre et lugubre. Mais beaucoup d’autres se sont indignés. Fortement.

OK.

Pourquoi ?

Selon l’ADAGP, la société française de gestion collective des droits d’auteur dans les arts visuels, “il est interdit de porter atteinte à l’intégrité d’une œuvre d’art”, même quand on est propriétaire. Car “le droit moral est de l’artiste est perpétuel et inaliénable. Le domaine artistique constitue le seul secteur où le droit de propriété est moins fort que le droit d’auteur”.  *

Pour le respect d’une œuvre, changée à de possibles fins politiques : les deux bleus seraient en hommage au bleu du symbole du Front National. L’œuvre n’ayant pas été faite dans ce but, lui donner une portée politique est de la récupération. Notre sens commun nous dit que c’est mal.
Et parce que nous savons le tort que les nazis ont fait subir aux œuvres d’art. Parce que nous avons peur que cela recommence et en cela nous scrutons ce que le FN au pouvoir peut faire de mal, parce qu’il est hors de question de se retrouver dans la même situation que l’Allemagne des années 30. Parce que nous avons peur que cela recommence en allant aussi loin. Parce que nous mélangeons l’ostracisme, la fermeture d’esprit, la violence verbale et parfois physique des membres du FN et la bêtise. Par conséquent, souvent, nous les sous estimons d’ailleurs.

OK.

Mais là, je me pose la question : « c’est quoi le travail d’un artiste ? »
John Dewey (USA, 1859-1952) explique l’œuvre d’art comme ce qu’on fait avec l’énergie d’un tout nouveau recommencement. Ce qui est hors de l’artisanat, du savoir-faire, au-delà de ça, avec une valeur ajoutée : la mise en danger du saut dans le vide.
Ce saut dans le vide, c’est ce qui nous donne à nous spectateurs d’une œuvre nos émotions. Nous allons au théâtre pour voir les comédiens mourir sur scène. Pour cette possibilité-là. Pour cette partie de leur vie qui se joue, là. Nous allons au musée de même. Nous ouvrons un livre de même. L’artiste est celui qui met une partie de sa vie en jeu dans son œuvre. Et en cela, il est le soldat, le tirailleur de son époque. Il est, s’il est bon, le fusillé commando de son époque. Il est, s’il s’implique, celui qui parle le mieux de nous.
S’il ne s’implique pas, il est musicien, peintre, auteur, comédien mais pas artiste. Aucune gloire n’y changera rien.

 «Je vois l’acteur toujours comme en danger de mourir, de mourir de théâtre.
C’est sa définition même, ça ne se retrouve jamais ni au cinéma ni dans les shows…
C’est la peur, la vraie, celle qui manque au cinéma,
à la fois toujours lointaine et toujours là», écrivait Duras.


Mais que faisons-nous, nous, du travail de ces artistes ?

Nous perdons le mobilier national.
Nous jetons des œuvres faute de les avoir entretenues.
Nous demandons à des artistes de passer plus de temps à animer nos villes (pour faire venir des touristes ou occuper/éduquer nos enfants) que nous ne leur offrons de semaines de travail en studio.
Nous demandons aux directeurs de festivals de « faire du monde » avec des « têtes d’affiches » alors que pour la pérennité et l’intérêt culturel des-dits événements, il faudrait construire une image, une esthétique propre.
Nous demandons aux intermittents de supporter le rééquilibrage de leur statut pourtant intégré à la solidarité interprofessionnelle. **

Faites nous rire, mais pour pas cher.
Occupez nous, mais ne nous demandez rien.
Faites joli, et surtout ensuite partez et taisez-vous.
Vous avez eu un peu d’argent, soyez heureux, allez en paix.

Pas OK.

La création ce n’est pas automatique. C’est un travail. C’est de l’énergie. C’est un investissement. La création c’est du temps de recherche, c’est du temps à se tromper. C’est du temps à ne rien faire d’autre.

Alors crions au loup, oui, mais à chaque fois qu’une création est dévoyée. Crions au loup. Le loup du manque de respect est partout. Celui du FN fait peur, mais les autres mordent aussi. Moins fort mais plus souvent. Plus souvent donc plus dangereusement.

Laissons les chercheurs chercher notre futur. Laissons les créateurs créer notre monde. Que les politiques organise, oui. Que les politiques choisissent, pitié oui, arrêtez le saupoudrage malhabile. Que les politiques entretiennent et croient en quelque chose ou le laisse à un autre : oui ! Oui ! Oui !

Mais laissez les artistes créer, les programmateurs sentir et le public aimer. Alors Engelmann sera réellement une honte de maltraitance d’une œuvre. Ce qu’il est. Et nous nous pourrons être choqués, éhontemment choqués. Choqués pour de bon.

“Je crois qu’on travaille avec la volonté
de rendre compte de toute la masse de désespoir
contenue dans le simple fait de vivre,
mais aussi dans le fait de vivre justement
dans l’humanité et les sociétés d’aujourd’hui.”

Claude REGY, L’ordre des morts, 1999.

* Le mobilier et la sculpture à la poubelle :http://www.lexpress.fr/culture/art/sculpture-repeinte-par-un-maire-fn-ce-n-est-pas-la-premiere-fois_1562789.html
** Pour les intermittents : https://www.youtube.com/watch?v=tC9ifnAumLM