Et maintenant…

Un week-end politique dense.

Des amis qui partent du parti où je les ai rencontrés, on a beau s’y attendre et le comprendre, ce n’en est pas moins dur. Des camarades qui tensent ces mêmes amis, on a beau s’y attendre, c’est très désagréable. Emotionnellement dense, éreintant, mais voilà : le pas est franchi. C’est fait. Maintenant on avance. Il n’est plus sensé y avoir de doute sur qui est où et, donc, alors que tous les tremblements de terre semblent passés, nous allons savoir comment avancer, chacun de notre côté, sans doute bientôt ensemble sur certains sujets.

Le Parti Socialiste a travaillé aussi, ce week-end. Nous avons des textes qui nous permettent d’avancer (le texte Europe que certains en interne trouvent “trop à gauche”, ce qui devrait redonner le sourire à nos électeurs…) et puis des textes qui vont sans doute nous permettre de nous écharper entre camarades (comme si on avait besoin de changer nos statuts, sérieusement, quelle urgence ??). Bref, le Parti Socialiste n’est pas mort et sa direction accepte même d’être de gauche. Avançons.

Je continue en son sein, notre Texte d’Orientation appelé “L’Union et l’Espoir” au congrès d’Aubervilliers du Parti Socialiste sera porté par le duo de mandataires nationaux décidé en réunion vendredi soir : Nora Mebarek et Laurent Baumel, et nous allons continuer le combat interne au PS et en externe avec le PS, comme nous l’avons toujours fait. Collectivement. Voilà.

Trois voire cinq réunions plus tard, ce que je retiens de fondateur, ce qui continue à me trotter en tête après ce week-end de mi-octobre estival depuis que je l’ai entendu, c’est cela :

Raphaël Glucksmann est celui qui a réussi le geste politique le plus fort, le plus juste, le plus concret : engageons-nous.

Où vous voulez, mais engagez-vous.

Comme vous voulez, mais levez-vous et parlez.

Je l’ai fait il y a 6 ans, avec ce sentiment que c’était le moment, que ça allait craquer et qu’il fallait être à l’intérieur pour dire. J’ai décidé d’aller raconter de dedans. Parler de nos vies, différentes de celles des hommes et femmes politiques installés, mais non pas sur un marché lorsqu’on les rencontre rapidement quand ils sont en campagne, non : de dedans, de leurs réunions, peser sur leurs consciences en leur faisant connaître un exemple de nous. Je l’ai fait comme ça, en allant au PS, parce que c’était le parti qui m’était le moins éloigné et le mieux installé sur mon territoire et que la politique me tentait. J’aurais pu aller dans une association militante, mais je milite déjà pour la diffusion de l’avant-garde musicale. J’ai choisi un parti politique. Mais tout est possible.

Si vous êtes de gauche, ce qui si vous finissez par lire ceci est probable, vous ne pouvez plus dire aujourd’hui que vous n’avez pas de choix. Nous avons, par nos séparations successives, créé autant de partis, micro partis, sur chaque micro ligne politique que constitue la gauche. Et je dois dire que même au Parti Socialiste, les successives claques électorales ont permis à ceux qui se pensaient omnipotents et hégémoniques en interne de douter et d’accepter le débat, voire de changer. Donc si vous râlez dehors, allez râler dedans. Râler pour, râler avec, râler contre. Râlons ensemble.

Le climat, l’accueil des populations migrantes, l’appauvrissement de la population, l’appauvrissement intellectuel de l’enseignement… dans le désordre et de manière absolument non exhaustive, la politique d’Emmanuel Macron & Edouard Philippe nous offre une telle perfection libérale, délétère pour tous sauf “eux”, que chacun peut trouver une bonne raison de s’engager.

Tout le monde n’a pas à faire de la politique. Tout le monde ne peut pas, parce que croyez-moi sur parole : c’est dur et c’est souvent ch**nt ! Mais chacun de là où il est peut émettre son analyse du monde ou porter ceux qui le font. Ecouter, comprendre, apprendre, partager, poser des questions c’est aussi faire de la politique. Allez dans des partis, mais aussi dans des assemblées, des associations, des clubs, des réunions sans nom… mais ne vous laissez pas endormir par la tâche qui paraît trop grande, trop ardue. Chaque pas compte, chaque pas marque.

Soyons exigeants. Soyons têtus. Soyons protecteurs de notre planète et du monde de nos enfants. Soyons audacieux pour maintenir une qualité de vie correcte pour tous. Il en faudra, de l’audace !

Un monde de vicieux, et d’Hommes

Moi, à 14 ans.

8 ou 9 ans. Les seins qui pointent. Enfin, un sein qui pointe. Puis l’autre. S’ils pouvaient le faire à une vitesse égale et constante, mais non. Dès qu’ils arrivent, c’est un problème, ces trucs.
Un jour, mon frère entreprend de me parler. Mon Grand-Frère. 11 ans de plus que moi, qui fait des courses de voiture (autorisées) qui vont vite. Mon demi-dieu-vivant – euh, pardon – mon chiant de frère entreprend donc de me parler des hommes. Une règle, une seule, une simple :

“Si un mec t’emmerde, qui que ce soit, tu lui mets un grand coup de genou dans les couilles, sans réfléchir. Enfin, sauf à moi.”

Il m’inculquait un réflexe, encore jamais vraiment utilisé alors que j’approche des 40 ans maintenant. Mais j’en ai l’autorisation, j’ai l’autorisation de taper, de taper fort, avec un os, sur quelque chose de très douloureux pour eux et pas pour moi. Depuis le début de ma vie, j’ai l’autorisation, même petite fille, de frapper un homme, même un homme mûr.

Lui, mon grand frère, et mes cousins aussi m’apprirent ensemble l’adversité, mais dans l’amour. Ils m’ont appris à répondre, répondre toujours, répondre à tout, n’importe quoi, en toute occasion pour rire, parce que ne pas avoir le dernier mot c’est perdre et faire rire à nos dépends. Jamais d’apitoiement, toujours rebondir : trouver LA vanne suivante, même contre soi, parce qu’il faut être meilleur que l’autre. Rire, le maître mot de toute attaque : faire rire et rire ensemble même de soi. Nos réunions de famille, ça ressemble à un entraînement de Rocky Balboa de la vanne.

Mais dans ces moments, on apprend énormément. On apprend par exemple les réponses réflexes. On apprend le tempo du pouvoir. Non pas du pouvoir économique, mais du pouvoir garder notre propre intégrité face à l’Autre.

Alors voilà, aujourd’hui je voudrais leur rendre grâce (et Dieu sait qu’ils en manquent !). Grâce à eux, et à d’autres, souvent des copains du frère, même lorsqu’ils s’étaient – entre hommes – engueulé, grâce à tous ceux qui ont veillé sur moi comme on veille sur le niveau d’une rivière : de loin, mais alertant à chaque fois qu’il déborde, jusqu’à ce que mes propres digues soient construites, grâce à eux, j’ai toujours su quoi répondre. Quand j’avais 16 à 22 ans, mais même avant cela, à 10, 12, 14 ans, qu’ils étaient encore à côté de moi, je me suis entraîné. Entraîné à dire “non”. Entraîné à trouver étrange ce qui l’était et que je ne comprenais pas comme tel. Entraîné à voir ce qui était insupportable. Et il y en a eu, dès mes 8 ou 9 ans, qui m’ont emmené dans le monde des femmes que je ne comprendrai qu’après. Mais je me suis aussi entraîné à voir ce qui était joli lorsque ça l’était vraiment. Reconnaître le beau du moche, par la barrière qu’ils ont mise – ou pas – entre moi et ce qui arrivait. Le pire, c’est qu’ils l’ont fait comme ça, sans y penser vraiment.
Mais toujours, il y a eu un ange gardien, même un inconnu, soit pour dire “non” à ma place, soit pour autoriser mon “non” par une présence bienveillante. Même quand je ne comprenais ni à quoi ni pourquoi je disais “non”.

Mais alors, nous étions au siècle dernier.

Aujourd’hui, je n’ai plus que ce que mon frère et mes cousins m’ont appris pour me défendre : un répondant du tac au tac qui assomme le pervers, et, s’il n’est pas assommé, il reste que si quelque chose dérape, j’ai le droit de lui exploser les couilles avec mon genou, et je le sais.
Je ne suis plus une enfant, et je parais “dure” (si, sous prétexte de célibat, je ne suis pas simplement réduite à un statut de “femme libérée”… pourtant, depuis Cookie Dingler on le sait, que c’est pas si facile, d’être une femme libérée), alors, les anges gardiens ont disparu. Ils jaugent, maintenant. Ils jugent, même, parfois. Jusqu’à me trouver trop émotive. Trop dure, trop émotive, va savoir…

Ce que je n’avais pas appris, parce que personne ne peut apprendre ça à personne, c’est à gérer la blessure de voir que ceux qui paraissent le plus solidaires ne sont pas ceux qui le sont vraiment. La lâcheté, c’est souvent lâcher quelqu’un, en l’occurrence souvent la lâcher elle, souvent parce qu’on culpabilise de ne pas avoir su lui éviter ça. Ils se sont tu.

Il est là, le problème profond, plus profond que les vicieux qui profitent. Il est dans le silence du monde.

Il y a quelques jours, je suis passée pour une héroïne dans le bus, parce qu’un homme apparemment souffrant mentalement, en pleine crise d’angoisse complotiste, à la limite de la violence, faisait tout un foin et que des ados se jetaient dans la gueule de son angoisse en le regardant en souriant, cachant leur peur dans de la moquerie. Nous avions tous un peu peur, mais eux étaient inconscients. Discrètement leur donner le mode d’emploi. Juste ça. Aucun adulte présent n’y avait pensé : donner le mode d’emploi du monde pour protéger ces jeunes de la violence possible. “Regardez dehors et parlez de la pluie, il n’a pas besoin de vous, il a besoin de solitude, il ne se contrôle pas, regardez dehors et parlez d’autre chose.”

Une héroïne parce que je donne une clef de compréhension et de comportement à des ados que je ne connais pas. Sérieusement, société, réveille-toi. Accuser sert, un peu. Prendre ses responsabilités, en revanche…  ça peut “changer la vie” !

 

 

Réalité / confrontation au monde.

Réalité - littré

 

La réalité, c’est ce qu’on en veut. La réalité globale, nous ne la comprendrons jamais. Je suis assise. Je comprends ce geste. Mais est-ce que je comprends la réalité physique de la pression que j’inflige au siège sur lequel je suis ? Est-ce que je comprends la réalité biologique complexe du geste, du fait d’être assise ? Est-ce que je comprends l’histoire qui m’a permis de m’asseoir là, aujourd’hui, maintenant ? Est-ce que je comprends toute l’évolution qui a transformé ma race, ma terre ?

Non. Ma réalité est d’avoir choisi ces vêtements ce matin, ce canapé il y a plusieurs années, éventuellement… Ma réalité, c’est de penser ces mots et de les taper sur mon clavier. Éventuellement, d’y avoir pensé un peu avant. Très peu de me demander ce que vous en diriez, vous en penseriez en les lisant. Le réel, c’est ce que nous rendons intelligible et important dans notre présent. Le présent, c’est ce qui se trouve entre notre mémoire immédiate et notre futur préhensile.

Notre réel, c’est ce que nous voulons bien voir, penser, imaginer.

 

Alors la real-politic, est sans doute une manière de voir le monde. C’est tout. C’est une étiquette de validation de questions automatisées aux réponses prémâchées par l’histoire proche, dans l’immédiateté impensée, dans un futur qui ne peut s’éloigner de ce que nous connaissons. C’est un geste réflexe.

Mais la réalité est autre.

Truth is anywhere.

Ce n’est pas « la vérité est ailleurs » mais la vérité est n’importe où.

La vérité est là où vous êtes.

 

La real-politic, c’est ce qui nous est imposé par on ne sait qui. C’est un totem. C’est une réalité qui a trait à la réalité du corps du Christ dans l’Eucharistie. Tu as le droit d’y croire. Mais dans une République laïque, tu ne devrais pas avoir le droit de l’imposer.

 

Aujourd’hui, la crise nous force à prendre nos responsabilités. Et la responsabilité ne peut pas être de baisser la tête pour continuer sur la voie qui nous a mis dans le mur. La responsabilité des hommes et des femmes politiques aujourd’hui est de lever la tête et de voir ces citoyens qui font fonctionner la terre sans eux. La cohérence de l’homme politique, c’est de conduire le monde là où il sera meilleur. La cohérence de l’homme politique de gauche est que ce meilleur soit plus juste, pour chacun.

 

La force de l’homme politique, c’est sa capacité à se battre pour des idées.

 

La réalité aujourd’hui, est de moins en moins libérale. Le peuple n’en a plus les moyens. Alors il y a du troc, de l’entraide, des fripes, des AMAP, des circuits courts, des dons… parce que si la puissance publique de gauche ne le fait pas, le peuple de gauche s’en chargera.

Et pas que de gauche, d’ailleurs.  

 

L’homme politique responsable regarde le monde dans lequel il vit. Et il propose autre chose. Une autre politique : gérer autrement le monde et faire de la politique autrement. Là est la real-politic : la politique tirée de la réalité.


Précédemment publié le 12/07/2014 sur http://charlotpicard.tumblr.com/post/91546455045/realite-confrontation-au-monde-la-realite