Paroles impossibles

“Sortie”

Je ne regarderai pas les extraits de On N’est Pas Couché de samedi. J’aime les débats, j’aime quand les gens dérapent. Je n’aime pas quand on scénarise ce que je dois voir d’une dispute, d’une crise, d’un choc. Pas lorsqu’on me vend de la proxi-vérité.

N’est pas John Woo qui veut.

Si vous voulez mon avis, Sandrine Rousseau et Christine Angot ont raison. Et leurs manières d’avoir raison sont aussi sales que ce qu’elles ont subi.

Sandrine Rousseau a raison : les partis politiques, a fortiori de gouvernement, a fortiori dits progressifs doivent pouvoir entendre les agissements de harceleurs sexuels de ses membres.

La loi est claire, nous l’avons faite passer : le harcèlement est interdit qu’il soit sous une forme continue (appels, SMS, réflexions, gestes…) ou ponctuelle (demande d’acte en échange d’un service, d’une faveur…)

Alors, notre société doit être prête à entendre, comprendre et protéger.

Mais Christine Angot a raison: les structures n’y peuvent rien. On est seules. Lorsqu’il faut faire face au monde, lorsqu’il fait risquer d’être à nouveau face à lui, lorsqu’il faut retourner dans le monde où on ne nous regarde plus que comme une victime qui se sur victimise, qui exagère, qui s’est elle-même exclue, on est seule. Face au rejet de ceux qui étaient solidaires les premiers jours mais qui ne peuvent affronter l’Ignoble puisqu’il brille, et qu’en plus, il a dû subir notre violence rentrée, puisqu’il n’y avait pas mort d’homme et qu’on aurait pu arrêter d’en faire un plat, et surtout puisqu’il a fait plus pour eux que toi tu ne pouvais. Alors, on est seule avec son courage, ou pas.

Souvent pas. Pas le courage de sourire à des blagues de ceux qui savaient et l’ont gardé, lui, pas toi. Pas le courage de croiser sa femme dans la rue. Pas le courage de rien. Seule. On se terre.

Il est là le vrai harcèlement. Il n’est pas dans l’acte, parfois si ridicule, que tu l’as repoussé d’un revers de main, comme une mauvaise blague, comme tu en as déjà repoussé des dizaines… Le harcèlement c’est quand il est tellement vexé de ton rejet que même l’heure que tu donnes lorsqu’on te la demande lui est insupportable. Le harcèlement c’est quand tu dois sourire à ses côtés parce que, ça va, on a compris, hein, fais un effort. Le harcèlement, c’est quand ceux qui savent ne te protègent pas alors qu’ils pourraient, et rient avec lui. Parfois, ils donnent des leçons de Justice, ceux-là. Ça te met encore plus en colère que le comportement perverti de l’Ignoble.

Tous ceux là vivent. Toi, tu as arrêté, un peu.

Oui, seule, dans la colère contre eux tous. Seule, sans qu’aucune parole puisse y faire quoi que ce soit.

Seule, sans paroles, on attend les gestes. Notre violence nous ronge en attendant des gestes d’humanité, de solidarité. Et tant qu’on attend, on s’isole du monde qui rit.

Sandrine Rousseau a raison : il faut un espace de protection de la parole. C’est une question d’humanité.

Christine Angot a raison : c’est au centre de soi de remonter sur ses pieds, seules, là où l’altérité nous abandonne.

Ce que France 2 aurait dû dire, en tant que service public, c’est que l’émission était un mensonge puisque montée, mais que malgré tout, ces deux souffrances sont bien réelles, et qu’elles sont aussi dues à tous les taiseux, tous les hausseurs d’épaules, tous les “oh ça va, hein” que toutes les victimes ont reçu de notre part à tous.