Panser la culture, penser l’art.

Contribution thématique CULTURE
Parti socialiste
Congrès de Marseille, janvier 2023



Depuis toujours, les socialistes ont eu à cœur de développer ce qui est reconnu comme un facteur d’émancipation autant qu’un pourvoyeur d’intelligence et de compréhension du monde : l’art et la culture. Le Parti socialiste, là où il est élu, développe l’éducation artistique et culturelle et l’accès à la culture avec des politiques publiques de prix réduits pour les plus précaires, de développement des festivals ou d’événements d’envergure nationale dont le plus célèbre : la fête de la musique.
Aujourd’hui, même la droite maintient peu ou prou l’éducation artistique et culturelle là où la gauche l’a construite, mais cette consensualité ne dit pas que tout va bien. De ces décennies de politiques publiques de décentralisation, d’institutionnalisation, et de désengagement de l’Etat, il faudrait tirer un bilan, faire le point, et voir si le chemin est toujours le bon. Cette contribution n’est que ce qu’elle est : un pavé sur le chemin. Elle ne remettra pas en cause ce qui fonctionne bien et depuis longtemps, elle posera seulement des questions pour être sûr du chemin que nous empruntons. En France, le bon chemin est gravé aux frontons de toutes nos mairies, immenses ou toutes petites, de l’hexagone ou des outre mer, partout, toujours le même : Liberté, Egalité, Fraternité.

LIBERTE.

Penser l’Art.

La France est tissée de réseaux de labellisations en tous genre et de structures administrativement plus aisées à gérer par le politique, certes. Mais avons-nous fait un vrai bilan d’efficience de ces établissements public de coopération culturelle créés en nombre durant les années 2000 ? Nous, socialistes, demandons un audit de la structuration des politiques culturelles telles qu’elles existent aujourd’hui, pour pouvoir préserver et développer ce qui fonctionne, changer ce qui s’use, avec une règle : que la diffusion et la création soit au centre de ces projets plutôt que leur propre existence. L’objet des structures financées par le public ne peut être accessoire aux structures elles-mêmes.
Les créateurs en arts vivants comme en arts visuels se rendent compte que pour être soutenus par la puissance publique de nos jours, les appels à projet et les cahiers des charges fleurissent, pensés par le politique, voire par les équipes administratives, les artistes sont sous une contrainte souvent incomprise : une facilité technique voire un impensé, politique.

Les artistes travaillent absolument tous sous la contrainte. Contrainte de temps, de moyens (financiers et humains) et contraintes de capacités personnelles, ce n’est pas la contrainte qui pose problème, mais la sensation que le politique leur demande non pas de faire de la recherche artistique (leur métier) mais de l’aménagement du territoire (le travail du politique) tout en rendant accessoire la création. Il faut pouvoir sortir de ce système, car à chacun son rôle. Si le politique veut créer, qu’il le fasse : qu’il peigne, écrive, compose, cela ne pose de problème à personne. Mais quand le politique dépense de l’argent public, il engage sa collectivité et doit alors respecter le travail et l’expertise de ceux qu’il finance.
L’hyper structuration désirée par le politique ces derniers temps, due à l’effet ciseau de la décentralisation qui a été malheureusement accompagnée du désengagement de l’Etat devient un carcan qui empêche la liberté de création. Alors, des artistes s’essoufflent à faire des dossiers improbables quand des artisans1 de la culture bons en dossiers remportent les financements.


Nous avons donc besoin, pour que la France ne soit pas la 15e roue du carrosse de la création internationale, d’un Etat qui reprend ses responsabilités et refait du ministère de la culture un ministère qui fait de la politique. La France est plus grande, plus complexe, plus riche que cette pensée exigue. Par le fruit d’une longue histoire tourmentée et parfois douloureuse, la France, présente dans trois océans et sur quatre continents, est aussi un creuset qui s’est enrichi des cultures et des arts de ses Outre-mer. C’est un pays fort de ses créateurs dans les arts savants comme populaires. C’est un pays riche des femmes et des hommes qui passent leur vie dans l’idée de rendre le monde plus Beau, et de le partager, partout.


Depuis le quinquennat Sarkozy et son désengagement financier des Direction régionale des affaires culturelles, le ministère de la culture n’a plus les moyens des ambitions que les candidats à la présidentielle vendent en campagne électorale. Les ministres, et le président Macron ne s’en cachent même plus avec la dernière ministre nommée, ne sont plus que des gestionnaires du patrimoine existant. Avec beaucoup de force de conviction, ils arrivent parfois à faire un projet durant leur mandature, rarement deux. La dernière ayant réussi une mission était Aurélie Filippetti au début du mandat de François Hollande, avec son soutien aux libraires, puis, plus rien… Tant et si bien que les libraires ayant été la dernière idée politique du dit ministère, c’est cette même idée que le président Macron a ressortie durant la pandémie, oubliant tout le reste, oubliant ce qui ne relève pas des industries culturelles, donc ce qui crée du lien humain à plus grande échelle.


Ne nous y trompons pas, ne pas créer de lien humain en dehors de la consommation individuelle de biens culturels industriels est un projet politique. Emmanuel Macron sait ce qu’il fait : il met en place une politique culturelle incapable d’émanciper les gens, politique dont la consommation est le maître mot. Il laisse la part belle aux monopoles médiatiques industriels parce que la pensée unique des couches populaires lui convient parfaitement.

Nous avons besoin du courage de la politique culturelle émancipatrice, et pour cela nous avons besoin de nous allier avec les artistes. Oui, nous allier avec eux plutôt que de nous demander lesquels voudraient s’allier à nous à la prochaine campagne. Pourquoi ? Parce que les artistes pensent le monde, en particulier les artistes d’avant-garde. Et ils le font sur absolument tout le territoire, sans avoir besoin d’organiser le maillage territorial tant rêvé, parce qu’ils sont de partout. Il y a des artistes qui créent à Paris intra-muros et à Wallis en passant par toutes nos campagnes, îles et montagnes, villes et villages, avec évidemment des esthétiques qui ne peuvent que bouger aussi, des pratiques qui méritent des réponses et des écoutes politiques adequates. Les artistes sont partout et pensent donc le monde et notre pays, de partout. Ils ne sont pas forcément dans l’hypermétropolisation parce qu’ils sont, eux comme d’autres, exclus des métropoles, par précarité souvent, par besoin d’espace et de liberté, aussi.


Nous avons besoin, nous socialistes, d’aller dans ces lieux, ces moments qui sortent des sentiers battus, prendre un chemin qui n’est pas dans nos habitudes, pour écouter ce que ces artistes qui travaillent l’écologie depuis si longtemps, qui travaillent l’égalité dans les faits si profondément, ces artistes qui vont dans les maternelles, dans les prisons, dans les EHPAD et autres foyers, qui vont dans la plus profonde ruralité ou en banlieue et y montent des projets sensibles, nous avons, nous socialistes, besoin de nous inspirer de leur vision du monde.

EGALITE.


L’égalité existe. Il y a des bulles d’égalité, des moments d’égalité vraiment palpables dans notre monde. Ce ne sont que des bulles. Nous soufflerons doucement dedans pour qu’elles grandissent et accueillent de plus en plus de monde à l’intérieur. Comprenez que ces bulles existent où la liberté est plus grande pour les organisateurs, où les espaces publics sont accessibles, où l’économie n’a pas encore tout gâché, où les règles sont plus laches, donc souvent en milieu rural. Allons voir cela, non pas en visiteur d’en haut mais en expérimentant en soi cette égalité.
L’expérience émotionnelle est universelle en cela qu’elle traverse tout le monde, toutes classes sociales, tous âges, toutes origines… Les sociologues nous ont montré qu’il n’y a que deux catégories sociales qui n’arrivent pas à accéder à la curiosité : ceux à qui tout a été donné à la naissance, comme s’ils étaient blasés, et ceux qui doivent se battre pour remplir le frigo, et qui n’ont aucun temps d’attention possible pour autre chose que cette quête. Pour la première catégorie, nous espérons toujours que certains se rendront compte que le monde est plus beau lorsqu’on est curieux de choses nouvelles. Pour la seconde, il faut régler les problèmes du monde capitaliste trop mal arrangé pour les laisser libres et surtout ne pas les culpabiliser de ne pas vouloir profiter des aides mises en place : l’esprit fait ce qu’il peut, et cette injustice énorme c’est à nous qui en avons le pouvoir de la réparer.
Mais parfois tout le monde peut, sur une place publique, par hasard, tomber sur quelques notes de violon, sur une fil-de-feriste, sur une ligne de poésie, tomber en extase sur un moment de magie.

FRATERNITE.

Panser la culture.

Nous, socialistes, avons développé l’éducation artistique et culturelle, nous avons fait baisser les habitudes de prix des billetteries pour les institutions, nous avons oeuvré pour un accès à la pratique culturelle, aux droits culturels, ainsi qu’à la pratique de spectateur. Nous pouvons être fiers du chemin parcouru sous nos impulsions depuis 40 ans, partout en France. Nos idées sont devenues des réflexes politiques, et c’est une réelle victoire.
Mais nous, socialistes, ne pouvons dire que là où nous sommes aujourd’hui est la fin du chemin, la perfection. Il nous faudra repenser nos réflexes ces prochaines années, remettre nos hiérarchies des normes en matière de politiques culturelles sur la table, car la crise pandémique a précédé une crise économique dont nous ne voyons pas la fin. Il nous faudra panser la culture dans sa structuration pour qu’elle continue d’accueillir ceux qui le souhaitent, ceux qui le désirent.
Nos enfants ont besoin que l’école et l’éducation populaire leur permettent de pratiquer des arts à moindre frais, qu’ils habitent à Paris ou à Pagny.

Mais certaines théories n’ont toujours pas été testées politiquement. JM Leveratto, sociologue de l’art, parle de portes imaginaires à franchir à deux : un emmenant et un emmené, avec l’image de tenir la main pour donner les codes, seule manière possible pour initier réellement quelqu’un à la pratique de spectateur. Être en confiance, et être suffisamment peu nombreux pour, non pas appartenir à un groupe dans la masse, mais tenter d’appartenir à la masse des spectateurs. Apprendre les codes se fait en les pratiquant, et on peut le faire quand on se sent en sécurité, compris, rassuré. Il nous faudra réussir à trouver des moyens nouveaux pour mettre en place non pas ces chèques à dépenser seul, mais des accompagnements à inventer, pour créer du lien entre les spectateurs aguerris et les spectateurs en devenir. De belles choses sont encore devant nous, à créer ensemble.

Nos concitoyennes et concitoyens ont besoin d’un accès, non pas qu’à ce qui n’est que populaire, ni qu’à ce qui est savant, mais bel et bien à toutes les formes de cultures. Le plus simple étant souvent de faire nos politiques culturelles par rapport aux acteurs de terrain existants, de nous reposer sur les artistes et associations de nos territoires pour savoir ce qui plaît chez nous. S’inspirer de nos voisins est toujours intéressant, à condition de rester en cohérence avec le travail, souvent acharné, des personnes qui s’investissent pour la culture qu’elle soit patrimoniale, locale, d’avant-garde, classique, débordante ou minimale… Car leur énergie est une denrée rare qu’il faut chérir et dont sort souvent de belles choses.

Malheureusement, avant de penser au beau, il faudra réparer le monde du travail de la culture, il faudra panser le monde de l’Art. L’idée, si injustement répandue, qu’on y fait des métiers-passion et que de ce fait, la rémunération n’a pas à suivre le niveau d’expérience est délétère. L’habitude de se reposer sur les structures culturelles (artistiques ou de diffusion) pour penser nos politiques d’aménagement du territoire sans penser aux besoin réels des dites structures et du milieu artistique local est tout autant délétère. Et l’augmentation des demandes des tutelles, d’année en année, sans donner un penny de plus, créé une tension exponentielle sur les êtres humains qui subissent cet effet ciseau de plein fouet.

On ne compte plus les burn out, les démissions, les arrêts maladie dans les équipes administratives et artistiques, les fractures de fatigue dans les orchestres, les abandons de compagnies de théâtre, les reconversions venant de partout. Et rien, absolument rien ne s’est arrangé socialement dans le milieu de l’Art et de la culture depuis la pandémie. Tout a empiré. On a demandé aux structures qui ont demandé aux artistes, de faire deux saisons en une. Maintenant on leur demande de faire autant avec encore moins, nous maintenons la demande publique tout en pérennisant des crédits déjà insuffisants, tout en sachant que leurs frais vont augmenter… Cela ne pourra pas tenir. Nous nous approchons d’un point de rupture, d’un effondrement possible, alors que nous n’avons toujours de trouver de manière décente de rémunérer les artistes-auteurs (plasticiens, écrivains etc.).

Non pas que la fin de ce monde-là soit grave, puisqu’en art le nouveau n’est pas à craindre normalement. Notre question sera, sur les mois qui viennent, de se demander ce que nous, socialistes, souhaitons garder et ce que nous, socialistes, souhaitons transformer. Il ne pourrait y avoir de socialiste qui défende un système où les travailleurs souffrent, où être sous-payé est la règle. Nous avons donc confiance en notre parti pour participer pleinement à la transformation sociale de ce milieu.
Liberté, Egalité, Fraternité : émancipation !

La culture, telle que nous la rêvons, émancipe le monde des carcans dans lequel la période les met. L’art, les artistes, nous parlent du monde tel qu’il est et tel qu’il serait si on en prenait soin. Ils sont les éclaireurs de notre futur, ils y marchent chaque jour et pourraient nous guider vers des utopies encore impensées par le politique. Les émotions qu’ils nous permettent d’expérimenter ensemble, nous la foule d’anonymes qui partage ce moment, créé une communauté de fait. Pour nous, socialistes, qui souhaitons remettre du commun au cœur de la vie des gens, c’est fondamental. Et ce ne sera jamais un fondamental de salon, mais bien un fondamental du fond du cœur, celui qui bat, celui qui rend vivant, celui qui change la vie.

Premiers signataires : Charlotte PICARD, Clément SAPIN, Karine GLOANEC-MAURIN, Olivier BIANCHI, Marie COLSON,…

Pour signer à votre tour c’est ici.

1 : Cf L’art comme expérience, John Dewey, 1934

Les dimanches pluvieux d’août.

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Mission : respecter le travail des artistes…

C’est le moment où tu veux oublier. C’est le milieu de l’été. Tu aimerais penser projets ou festivals. Tu aimerais penser sable et sandales. Et roman d’été. Tu voudrais te nourrir de glaces et de pizzas. Mais cet été, il est mauvais. Il est bottes en caoutchouc et tarte au Nutella. Cet été, il fait ce qu’il peut, il se débat un peu pour s’améliorer, mais tu ne veux pas regarder The Newsroom parce que tu as trop d’infos déjà. On n’a pas encore trouvé le #JourLePlusChiant. Et pour cause. Les causes frappent. Fort. Fort. Quotidiennement. Le monde s’embrase. Alors tu cherches. Tu cherches de la légèreté, mais tu ne la supportes pas. Des photos de rien, ok, mais au second degré s’il vous plaît. Ou avec de l’amour. Parce que ce putain de premier degré au sang, il se décolle pas. Même les dimanches pluvieux d’août.

Et pourtant. Pourtant, il y a une petite colère, une colère qui n’est pas contre la mort, contre la décimation, non, une colère qui est contre la bêtise et qui me taraude cette semaine. C’est lancinant. C’est « non, ce n’est pas SI grave, regarde l’Irak, regarde Gaza, regarde la Syrie, ça ce n’est rien… »… sauf que la colère reste, comme un sparadrap de perfusion au poignet quand on a la jambe cassée.

Alors voilà, c’est l’histoire d’une indignation. J’ai vu fleurir sur nos fils d’actualités de réseaux sociaux une indignation contre la peinture en bleu nase d’une fontaine faite par un artiste pour une ville. C’était à Hayange, en Moselle. C’était commandé par un maire frontiste.

Alors voilà, cette indignation est juste et sincère. Je n’en doute pas une seconde. La plus belle réaction fut celle de Jean-Pierre Masseret (président de la Région Lorraine) qui se demande pourquoi ce maire élu, Fabien Engelmann, a eu envie de devenir maire d’une ville qu’il trouve sinistre et lugubre. Mais beaucoup d’autres se sont indignés. Fortement.

OK.

Pourquoi ?

Selon l’ADAGP, la société française de gestion collective des droits d’auteur dans les arts visuels, “il est interdit de porter atteinte à l’intégrité d’une œuvre d’art”, même quand on est propriétaire. Car “le droit moral est de l’artiste est perpétuel et inaliénable. Le domaine artistique constitue le seul secteur où le droit de propriété est moins fort que le droit d’auteur”.  *

Pour le respect d’une œuvre, changée à de possibles fins politiques : les deux bleus seraient en hommage au bleu du symbole du Front National. L’œuvre n’ayant pas été faite dans ce but, lui donner une portée politique est de la récupération. Notre sens commun nous dit que c’est mal.
Et parce que nous savons le tort que les nazis ont fait subir aux œuvres d’art. Parce que nous avons peur que cela recommence et en cela nous scrutons ce que le FN au pouvoir peut faire de mal, parce qu’il est hors de question de se retrouver dans la même situation que l’Allemagne des années 30. Parce que nous avons peur que cela recommence en allant aussi loin. Parce que nous mélangeons l’ostracisme, la fermeture d’esprit, la violence verbale et parfois physique des membres du FN et la bêtise. Par conséquent, souvent, nous les sous estimons d’ailleurs.

OK.

Mais là, je me pose la question : « c’est quoi le travail d’un artiste ? »
John Dewey (USA, 1859-1952) explique l’œuvre d’art comme ce qu’on fait avec l’énergie d’un tout nouveau recommencement. Ce qui est hors de l’artisanat, du savoir-faire, au-delà de ça, avec une valeur ajoutée : la mise en danger du saut dans le vide.
Ce saut dans le vide, c’est ce qui nous donne à nous spectateurs d’une œuvre nos émotions. Nous allons au théâtre pour voir les comédiens mourir sur scène. Pour cette possibilité-là. Pour cette partie de leur vie qui se joue, là. Nous allons au musée de même. Nous ouvrons un livre de même. L’artiste est celui qui met une partie de sa vie en jeu dans son œuvre. Et en cela, il est le soldat, le tirailleur de son époque. Il est, s’il est bon, le fusillé commando de son époque. Il est, s’il s’implique, celui qui parle le mieux de nous.
S’il ne s’implique pas, il est musicien, peintre, auteur, comédien mais pas artiste. Aucune gloire n’y changera rien.

 «Je vois l’acteur toujours comme en danger de mourir, de mourir de théâtre.
C’est sa définition même, ça ne se retrouve jamais ni au cinéma ni dans les shows…
C’est la peur, la vraie, celle qui manque au cinéma,
à la fois toujours lointaine et toujours là», écrivait Duras.


Mais que faisons-nous, nous, du travail de ces artistes ?

Nous perdons le mobilier national.
Nous jetons des œuvres faute de les avoir entretenues.
Nous demandons à des artistes de passer plus de temps à animer nos villes (pour faire venir des touristes ou occuper/éduquer nos enfants) que nous ne leur offrons de semaines de travail en studio.
Nous demandons aux directeurs de festivals de « faire du monde » avec des « têtes d’affiches » alors que pour la pérennité et l’intérêt culturel des-dits événements, il faudrait construire une image, une esthétique propre.
Nous demandons aux intermittents de supporter le rééquilibrage de leur statut pourtant intégré à la solidarité interprofessionnelle. **

Faites nous rire, mais pour pas cher.
Occupez nous, mais ne nous demandez rien.
Faites joli, et surtout ensuite partez et taisez-vous.
Vous avez eu un peu d’argent, soyez heureux, allez en paix.

Pas OK.

La création ce n’est pas automatique. C’est un travail. C’est de l’énergie. C’est un investissement. La création c’est du temps de recherche, c’est du temps à se tromper. C’est du temps à ne rien faire d’autre.

Alors crions au loup, oui, mais à chaque fois qu’une création est dévoyée. Crions au loup. Le loup du manque de respect est partout. Celui du FN fait peur, mais les autres mordent aussi. Moins fort mais plus souvent. Plus souvent donc plus dangereusement.

Laissons les chercheurs chercher notre futur. Laissons les créateurs créer notre monde. Que les politiques organise, oui. Que les politiques choisissent, pitié oui, arrêtez le saupoudrage malhabile. Que les politiques entretiennent et croient en quelque chose ou le laisse à un autre : oui ! Oui ! Oui !

Mais laissez les artistes créer, les programmateurs sentir et le public aimer. Alors Engelmann sera réellement une honte de maltraitance d’une œuvre. Ce qu’il est. Et nous nous pourrons être choqués, éhontemment choqués. Choqués pour de bon.

“Je crois qu’on travaille avec la volonté
de rendre compte de toute la masse de désespoir
contenue dans le simple fait de vivre,
mais aussi dans le fait de vivre justement
dans l’humanité et les sociétés d’aujourd’hui.”

Claude REGY, L’ordre des morts, 1999.

* Le mobilier et la sculpture à la poubelle :http://www.lexpress.fr/culture/art/sculpture-repeinte-par-un-maire-fn-ce-n-est-pas-la-premiere-fois_1562789.html
** Pour les intermittents : https://www.youtube.com/watch?v=tC9ifnAumLM

 

 

 

CULTURE.

Semer. Dans la terre. Semer et faire pousser.

Choisir la terre. Penser au soleil. Penser à l’eau.

Semer.

Décider de la graine. La choisir, semer, et laisser pousser.

Choisir le fruit. Décider de la graine. Choisir. Semer. Planter.

 

Temps.

 

Regarder pousser. Eau. Terre. Soleil. Pousser.

Arroser. Nourrir. Soigner. Pousser.

 

Temps.

 

Protéger. Tailler. Choisir. Protéger. Nourrir. Abreuver. Soigner.

 

Décision.

 

Cueillir. Récolter. Soigner. Apporter. Partager.

Partager.

Nourrir l’Autre. Se nourrir de la plante avec l’autre.

 

Culture nourrissante.

 

 

Je fais la culture des tomates sur mon balcon.

Je fais la culture des oignons au jardin.

Je fais la culture des mirabelles au verger.

 

La culture se fait dans mon jardin. La culture se fait dans mon village. La culture se fait dans ma ville. La culture se fait dans une grange ou un théâtre. La culture c’est ce qui me permet de te parler, et que tu me comprennes. La culture c’est ce qui nous fait pousser l’esprit et les os. C’est ce qui nous met ensemble, à partager quelque chose. Des tomates, une tarte aux mirabelles, un film, un match ou un spectacle. La culture c’est ce qui nous fait civilisation. Quelle qu’elle soit. La culture est la marque de notre civilisation.

 

Tue la et tu te tues.

 

Précédemment publié le 15/06/2014 sur http://charlotpicard.tumblr.com/post/88857069220/culture