silence écoute

« Le silence, dit Meschonnic, est une catégorie du langage. Et il définit le rythme comme l’organisation du mouvement de la parole dans le langage. Ça n’a rien à voir avec la rapidité ou la fréquence. »
Claude Régy, L’Ordre des Morts, 1999.

pavésEchanger pour changer.
27 septembre 2014.
La Bellevilloise.

Une pierre sur le chemin…

C’était une réunion sur la parole. Sur la parole donnée, sur la parole émise, sur la parole trahie, sur la parole empêchée. La “société civile” avait la parole. Alors ils sont venus rappeler aux socialistes qui avaient fait la démarche de venir les entendre, que nous n’avions collectivement pas tenu notre parole.
Ils s’en excusaient presque puisqu’ils savaient que les socialistes présents en souffraient autant qu’eux, différemment, mais autant.
Alors ils se sont levés, un par un, pour émettre une parole qu’en période de campagne nous sollicitons mais n’écoutons pas, qu’entre deux campagnes nous tentons d’éviter. Une parole d’acteurs de la vie.
Comme nous, militants, mais ailleurs.
Et pour une fois, ils avaient le pouvoir : ils avaient le micro.

Pouria Amirshahi leur et nous a dit bonjour. Puis leur et nous a dit merci. Et n’a rien dit d’autre.
Barbara Romagnan, Fanélie Carey-Conte, Cécile Duflot, Emmanuelle Cosse, Pierre Laurent, Emmanuel Maurel, Jérôme Guedj, Guillaume Balas, Pascal Cherki, Daniel Goldberg, Michel Pouzol, Christian Paul, Jean-Marc Germain, Frédéric Hocquard, Capucine Edou et les autres se sont tus. Parole empêchée, écoute activée.

Ils ont écouté.

“Quand on commence à faire des compromis avec les mots on continue à faire des compromis avec les principes et ça finit toujours mal.” Lénine.
Voilà avec quelle citation Gérard Miller, psychanalyste, nous laissait. Il nous avait salués en citant la chanson de Dalida : ‘Paroles, paroles’ pour donner le ton…
Aujourd’hui nous ne nous parlons plus, donc nous ne nous écoutons plus. Nous sommes une société de postures. Miller a raison : nous avons « abandonné un certain type de discours depuis la chute du mur de Berlin, [nous avons] adopté le langage de nos adversaires. Aujourd’hui les socialistes sont inaudibles quand ils parlent des chômeurs ou des roms mais très audibles quand ils parlent au Medef. »
Edwy Plenel a posé une parole non pas de passé triste mais d’espoir naissant : « les “frondeurs” nous invitent à faire comme eux, c’est-à-dire ne plus se lamenter, mais sortir de TINA, chercher un chemin… Inventer ce chemin vers le futur… Trouver le phare qui va l’éclairer. »
Philippe Torreton appuie sur le même point : « Si le débat ne se fait pas, libre à nous de le faire quand même !! »

Ils nous autorisent, car nous y accompagneront, à la parole recouvrée.
Non, pas la parole négative critique ou délétère, la Parole. Le son qui sort de son corps pour lier sa pensée à celles des autres. Retrouvons la phasis, nous redeviendrons en phase avec le monde.

Il n’y a rien de révolutionnaire, juste la permission de s’écouter au-delà des étiquettes, au-delà des habitudes… Juste s’écouter…

« Sans bruit, avec délicatesse, la réalité exacte laisse apparaître qu’elle n’est pas du tout une réalité finie. »
Claude Régy, L’Ordre des Morts, 1999.

Sans voix ?

Sans oreilles.

Sans mains.

Sans parole.

Sans voix.

Nous demandons l’impossible, et nous nous étonnons de ne pas le recevoir.

Nous demandons le grand écart, sans spectacle, sans lumière, sans bouquet. Et nous nous étonnons de la défection.

Nous demandons l’adhésion à l’inexpliqué continent, dont on avait dit qu’on refuserait les règles, que nous avons quand même adoubées, union que nous n’aimons que comme une vieille maîtresse : par obligation, avec dépit. Et nous nous étonnons du désamour.

Nous demandons la force de l’autorité aveugle. Nous sommes, donc vous suivrez ! Mais sans offrir la protection, l’autorité n’est jamais données. Là est la politique de l’offre et de la demande. Je t’offre ma protection, tu me donnes de l’autorité. Aujourd’hui, nous offrons une décomposition de la protection, et nous faisons les gros yeux fixes et méchants de l’autorité. Et nous nous étonnons du manque d’écho, de prise.

Nous demandons la confiance. Non, nous oublions même de demander la confiance, nous faisons comme bon nous semble, sans se préoccuper de ce qui fut dit. Nous oublions que le XXIème siècle est celui où la moindre parole est écrite, enregistrée, numérisée et donc à portée de main, de souvenir et de comparaison. Nous défaisons constamment notre parole et nous demandons la confiance sur celle en cours. Et nous nous étonnons que cela ne prenne plus.

Nous sommes donc dans une belle jaguar. Au point mort. Avec les mauvaises clefs.

La société a des clefs. Plein de clefs. Le monde avance sans la politique. On peut lui faire confiance. Il vit.

Ouvrons les yeux. Écoutons non pas les sondages, mais les idées de demain qui se trament aujourd’hui.

Un politique, c’est un visionnaire, pas un gestionnaire.

 

précédemment publié le 26 mai 2014 sur http://charlotpicard.tumblr.com/post/86883273440/sans-voix