Le jour est sombre.

Le jour est mon épreuve. Mon épreuve qui se répète, chaque jour.

Le jour, c’est la somme des échecs, des failles, des chutes qui me tient. Somme assommante. Somme éreintante.

Ces jours sans liberté sont gravés dans ma poitrine. Mon sang est épais. Il ne coule plus bien. Il manque de l’élan.

Je ne sais plus me lever. Je ne sais plus marcher. Je ne sais sans doute plus danser non plus. Mais que signifie danser ? Pour danser il faudrait être léger. Qui est encore assez léger pour danser, même seul dans sa chambre sur Sylvie Vartan ? Qui. 

Je ne sais plus penser. Je ne fais que rêver. Rêver de frapper, rêver de contourner, rêver de clandestinité. Mon bonheur ne peut qu’être clandestin puisque le jour est sombre.

Ma liberté comate au fond de ma gorge, noyau d’abricot empêchant de parler. Je voudrais danser dans la rue, une samba douce, sentir la chaleur de la vie quelque part. Je voudrais qu’une samba nous libère, nous détache de nos canapés. Je voudrais une samba en moi. Je voudrais écrire une saudade sur notre vie gâchée un an à attendre que quelque chose arrête d’arriver. Je voudrais écrire une saudade où j’embrasserais l’air.

Le jour est sombre, il appelle la défaite du Peuple. 

Ma voix ne sort plus. Mes yeux ne lisent plus. Mon coeur bat sans comprendre trop pourquoi. Mes mains sont lasses. Mes pieds ne veulent plus.

Le jour est sombre et il ressemble à hier qui ressemble à demain.

Nous en sommes là, sombres. 

Mais nous, c’était autre chose. C’était rire et danser. C’était chanter et penser. C’était panser les blessures de l’autre sans lui demander quoi, ni pourquoi. C’était boire et manger, parce qu’on avait compris que la Vie, c’est court. Nous, c’était vouloir le Beau plus que tout. Le Beau avec une majuscule, pas le joli, non. Le Beau qui est Juste, qui est Vrai. Nous, c’était la Joie d’être vivants et la volonté de l’être pleinement.

Le jour est sombre parce que nos vies sont lumineuses, et qu’on les a éteintes.

Que quelqu’un prenne ma main, je n’arrive pas à me lever. Que quelqu’un prenne ma main et me ramène à moi. Vous vous souvenez de moi ? Je voudrais y retourner. Attrapez-moi et faites moi danser. Attrapez-moi, ne me laissez pas là, dans ce trou sans lumière, sans goût. Rattrapez-moi et je vous tiendrai pour qu’on en sorte. 

Je voudrais reconnaître les jours et les saisons à nouveau. Je voudrais le goût de l’Autre qui revient dans mon plaisir de le rencontrer pour la première fois. Revoir ceux qui me manquent depuis des lustres, parce que ces 12 mois furent trop long pour en supporter encore d’autres. Je voudrais les moyens de réunir tout le monde pour une grande bacchanale d’un mois de rattrapage humain. Je veux des corps, les corps de tous ceux que j’aime ou qui me font rire, ceux qui me font rêver ou danser, je veux tous ces corps inaccessibles depuis tant de mois, et je veux pouvoir les toucher sans plastique, sans parois, sans pixel. Je veux de vrais corps. Pas des images de corps. Laissez nous tranquilles avec vos images, on n’en peut plus de vos images. On veut la réalité. On veut du Vrai. 

Et nous, c’est Vrai.

Carnet d’été #1 : politique et pauvreté

… réponses aux questions en attentes, la plus fréquente : « Pourquoi es-tu toujours au PS, toi, sérieux ? »

La réponse la plus prosaïque et donc la plus définitive est : parce que sans un grand parti je n’aurais pas pu faire de politique au niveau national car j’étais (et je reste encore) trop pauvre pour en assumer les frais.

Lorsque je suis entrée au PS, j’étais en CDD à mi-temps au SMIC. 639€ net par mois, donc au RSA majoré étant seule avec deux enfants. Puis, après l’emploi, au RSA tout court. Puis CDD, chômage, RSA, CDD, ad lib. A quel moment aurais-je eu les moyens de mettre une centaine d’euros toutes les six semaines pour m’acheter des billets de train et me rendre au Conseil National de mon parti, s’il n’avait pas eu les moyens de me les rembourser ? Aurais-je dû dire aux enfants « Pas de chaussures neuves, plus de pâtes : maman a politique ? » Non. Donc ?

Je ne vais pas vous faire croire qu’on est pléthore de pauvres dans les rangs du CN, mais ce n’est pas par faute de moyens, en tous cas pour ce qui est interne au travail du parti. Alors même si intellectuellement les autres mouvements tout beau tout neuf peuvent m’intéresser, j’aimerais qu’on respecte mon mouvement, tout vieux tout malade, déjà parce qu’il essaie de se soigner au lieu de mourir et aussi parce qu’il me permet faire de la politique avant même d’avoir été élue du peuple, en me permettant de m’y investir nationalement.

Non, il ne le fait pas de gaité de cœur, je n’ai pas été facile avec lui tous les jours… Mais il mérite au moins cela : le respect de permettre à des gens comme moi d’y trouver une place selon ce qu’on lui apporte et non selon ce que l’on peut dépenser pour lui. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup.

Et si tous les mouvements naissants à gauche faisait une petite étude sociologique de leurs réunions, ils verraient que ce n’est pas si facile pour un pauvre avec enfants à charge de venir, d’être là et de compter. On peut essayer de faire moult choses, c’est difficile, point. S’occuper du commun lorsqu’on vit au quotidien dans l’injustice de la pauvreté et l’indifférence de la société, c’est une souffrance. C’est difficile. On n’en a pas envie. Vous pourrez mettre des crèches, des horaires aménagées, ad lib… prendre du temps qu’on n’a pas pour aller se préoccuper de n’être qu’au quart écouté lorsque tout est bien organisé, on ne le fait pas. Point.

A l’heure où la démocratie participative est dans toutes les bouches de gauche, j’aimerais qu’on pense à cela : comment une mère (ou un père) célibataire, au SMIC, participe ? Elle ne le fait pas : elle a d’autres chats à fouetter. Alors comment on la considère ? Et pas que sur les thèmes « tu es pauvre de quelle aide as-tu besoin ? Il faut aider les pauvres ! » mais aussi dans l’organisation de la ville, du territoire, de la vie. Comment, puisqu’ils ne peuvent pas venir, on considère les pauvres et leurs avis dans notre réflexion et en leur absence ? Où ? Quand ?

Parce que vous ne le savez peut-être pas, mais être pauvre c’est être inventif. On n’a pas le choix. La récup’, l’entraide, ce n’est pas un état d’esprit écolo : c’est une fichue nécessité. La vision de la ville sans le sou permet de penser la ville autrement, à une autre vitesse, à vitesse humaine, sans carte bleue. Les distances sont différentes, les services et les horaires aussi. Alors on pense la ville dans un souci d’économie. Pas dans le souci de l’Économie, non, dans un souci d’économie. Être économe de ses pas pour ne pas trop user ses semelles…

En décembre, je disais qu’il n’y avait pas besoin d’aller jusque sur les rond-points pour voir des pauvres, qu’il suffisait de laisser parler ceux qui viennent dans les réunions de section socialiste. Je le crois toujours, si tant est qu’ils soient restés, et que nous leur donnions la parole. C’est un effort, mais il est tout petit par rapport à ce qu’il rapporte.

Mais on ne peut pas en vouloir à quelqu’un qui a comme préoccupation continuelle des angoisses de fin de mois, de ne pas prendre du temps pour se préoccuper du commun. C’est notre société capitaliste qui a coupé les liens entre les individus et le commun. Et c’est à la société de changer pour que nous respirions à nouveau.

Vous me permettrez d’en vouloir à ceux qui durant toutes ces années ont pensé pour avant de penser avec. Ceux qui du haut de leur tabouret ne voulaient voir que ce qui descendait d’eux, de leur charité, mais ne voulaient pas voir la pensée qui venait de trop bas à leur goût… Ceux-là, oui, si je les froisse, tant pis.

Michaël Foessel, Le Temps de la consolation, p171.

Voilà ma question : qui, aujourd’hui, a le souci d’un monde nouveau au point d’avoir le courage de briser l’ordre établi ? Qui a le souci de l’autre à tel point qu’il saura inventer un moyen de pacifier la Vie ? Qui fera du souci sa valeur première ?

Savoir choisir

Parfois, en amitié, il faut savoir se dire quand ça merde. Et même si nous ne sommes pas vraiment amis, je ne peux rien contre la dose d’affection que j’ai pour toi et que j’espère réciproque. Donc voilà.

Cher Benoît,

Si nous ne faisons pas campagne ensemble contre les autres, nous serons obligés de faire campagne l’un contre l’autre. C’est d’un idiot…
Nous sommes dans une impasse politique car nous ne faisons pas de politique, là, mais de la tambouille affective. Les militants de ton mouvement n’ont pas confiance dans celui qui fut le nôtre. Les militants du mien ne veulent plus rien avoir à faire avec ceux qui sont partis pour de mauvaises raisons, sans assumer la défaite commune.

Certes. Nous en sommes là.
Mais cela ne concerne que la France. En Europe, notre bilan commun est différent.

Je sais, tu vas me dire que la Délégation des Socialistes Français a voté pour Juncker au début du mandat, en 2014. OK. C’est le jeu des négociations : lorsque ton groupe a réussi à avoir des positions (très) favorables, tu votes le paquet. Tu le sais. Est-ce que ça m’a réjouit à l’époque ? Point du tout. En plus, en Moselle, on connaissait bien Juncker et je savais que c’était une mauvaise idée. Mais moi je soutenais à ce moment là un socialiste maintenant parti dans la galaxie LFI qui avait, lui, voté contre, contrairement aux eurodéputés de ton parti actuel.
2014. Si je ne m’abuse, le printemps 2014, entre les municipales et les européennes, c’est le moment où toi, personnellement, engageant là dedans tous ceux qui te suivent avec loyauté et ferveur, tu as signé avec Montebourg un pacte de génération avec un certain Manuel Valls qui resta Premier Ministre bien après que vous partîtes des ministères que vous aviez réussi à arracher avec ce pacte, non ?
Tu vois, 2014, c’était il y a une éternité. Ou pas. Tu vois, on peut compter les points. Ou pas.

Mais parlons plutôt de ce qui concerne cette élection qui arrive si vite : les européennes. Pourquoi devons-nous y renvoyer certains des eurodéputés français de gauche qui y sont en ce moment ? Pour moi, et je sais que ton sens politique partage cette analyse avec moi, c’est parce que les sociaux démocrates (ce n’est pas un gros mot que de désirer un socialisme non dictatorial) français qui y sont élus aujourd’hui furent moteur, avec d’autres, de ce qui est sans doute la plus grande avancée politique pour la gauche européenne et donc pour les citoyens européens depuis sa création : ils ont créé un Progressive Caucus.

Depuis le début des années 80, les conservateurs ont leur caucus, leur groupe de droite conservatrice qui écrase toute velléité de gauche. Il a fallu tout ce temps pour que la gauche crée le sien et il n’est, malheureusement, qu’à ses premiers pas. Il pourrait chuter vite et pour longtemps si on n’y prend pas garde.
Si tu penses à l’Europe, et non aux affects internes à la politique française, crois-tu vraiment pouvoir éviter le groupe S&D, quel qu’il soit, dans ce Progressive Caucus ? Tu sais bien que les Verts européens sont parfois plus à droite que nous, et pourtant il ne te viendrait pas à l’idée de les en rejeter ou de rejeter une main tendue par Yannick Jadot…

Le temps n’est pas à la construction ou reconstruction de nos mouvements politiques nationaux sur le dos d’une élection, le temps est bien plus important que ça : il est à la construction d’une gauche européenne qui apprenne à s’organiser pour protéger les citoyens européens. Notre question aujourd’hui est : voulons-nous que la gauche française pro-européenne participe à ce Progressive Caucus et à sa construction ou en avons-nous rien à faire ?

Je n’ai pas envie de faire campagne avec les membres de ton mouvement qui, à longueur de tweets et de posts facebook semblent ne faire qu’une chose de leur journées : nous cracher au visage. Aucune envie. Je suis fatiguée de cela. J’avais déjà vécu cela juste après mon adhésion au PS en 2012 lorsque tu les fis adhérer à la grande motion majoritaire qui allait de toi à Valls (encore lui) et où ils passaient plus de temps à m’expliquer que Maurel et Lienemann ne comprenaient rien et que nous devions disparaître car nous n’existions pas vraiment (!) plutôt que de construire une réelle convergence interne et des barrages à Valls ou Macron. Je suis très fatiguée de cela et des échecs politiques que cela a collaboré à créer. C’est de la politique de batailles pour oublier où est la vraie guerre, où est le vrai sujet. C’est de la diversion injustifiable. Fatiguée de cela, je l’étais, tu le sais. Cela ne m’a pas empêchée de te soutenir lorsqu’il le fallait. Fatiguée, je le suis encore plus maintenant. Et avec ma fatigue vient ma colère.

Colère. Parce que le sujet n’est pas là. Que la misère ne se bat pas minorité contre minorité. La misère se bat minorités contre majorité. Je ne veux pas faire partie de la plus jolie minorité, la mieux décorée, la plus contente d’elle. Je veux faire partie de la majorité, pour labourer la terre de fond en combles, semer et récolter. Je veux voir la droite libérale et financière amoindrie au sein du Parlement Européen. Je veux voir une Europe qui pense protection des êtres avant protection des avoirs.

C’est pour ça que je me suis engagée au Parti Socialiste : parce qu’il me semblait ne plus voir les petites blessures qui font les grandes souffrances de la misère, pour le réveiller. Et je t’ai secoué, comme d’autres, avec d’autres. Et si tu veux une confidence étrange, pour ma première intervention face au CN en décembre, j’ai été comme d’habitude : un peu trop fort mais sincère. Crois le ou non, mais les gens en face de moi, toutes micro obédiences socialistes confondues, ont écouté et entendu. Le parti change depuis non pas votre départ, mais tous ces départs. Nous le savions au tout début des frondeurs : nous avions vu la chute avant 2014, ils ne nous croyaient pas, mais ils étaient simplement en retard, aveuglés ou apeurés. Tu es parti trop tôt pour le voir, mais je te le dis : nous avons quitté le cimetière des éléphants.

La Délégation des Socialistes Français en est la preuve par le travail. Arrivée si petite en 2014, elle a su, à force de batailles et des débats, bouger accepter et changer et surtout, influer sur le travail du Parlement Européen. Parce que c’est cela qui compte : ils l’ont fait. Ils ont fait ce qu’ils ont pu là où ils pouvaient, et souvent plus que ce qu’on osait espérer. Qui aurait dit que le Progressive Caucus allait naître là, tapis entre les hollandais pur jus, les strauss-kahniens, les sans autre avis que la majorité et que la Radicale que nous avions avoir élue en serait une vraiment de gauche ? Qui l’eût cru ?
Perfectionniste, j’aurais aimé plus, mieux, plus clair – et ils le savent. Comme toi en tant que ministre, tu aurais aimé faire plus. Mais regardons ce qui a été fait : faut-il l’oublier, l’éradiquer ?

Sur chacune de nos propres listes il y aura des gens qui n’auront pas confiance les uns dans les autres, alors quoi, on lance des listes composées uniquement d’amis ? Ou on fait de la politique : savoir quel est l’intérêt commun et trouver les meilleurs moyens de le mettre en œuvre ? Je n’ai pas envie de faire campagne avec vous, le mépris de vos plus proches camarades face à nous qui sommes resté dans notre parti qui fut commun est difficilement supportable et il n’a d’égal que le mépris affiché par certains de tes cercles durant la présidentielle, et le reste du temps… Mais je passerai outre ce manque d’envie parce que les européens, les français en Europe, ont besoin que nous fassions campagne ensemble et non les uns contre les autres en ayant peu ou prou les mêmes promesses, les mêmes buts. Et les buts du Parti Socialiste sont clairs. Ils sont écrits, adoptés par le Bureau National depuis septembre, ils sont la base de la négociation d’un projet commun et sérieusement, ils pourraient avoir été écrits par toi.

Je t’écris aujourd’hui pour te dire cela : ce n’est pas une campagne d’amour entre nous que nous appelons de nos vœux, mais une campagne d’amour pour les européens et l’Europe, pour qu’elle ne crève pas de manger ou de respirer, étouffée par les milliards d’avoir enfermés dans des coffres, et que ce combat ne supportera aucun retard. Prenons nos responsabilités en disant “oui, ok, comment ?”, ce sera moins dur à porter dans 20 ans quand on répondra aux questions des “historiens de la chute”. Nous avons déjà dû prendre nos responsabilités à d’autres moments, contre vents et marées, contre le TSCP sans toi ou la déchéance avec toi. Nous n’avons pas toujours réussi mais nous avons au moins l’honneur d’avoir essayé.

Je ne veux pas faire campagne contre toi, contre Guillaume Balas ou Isabelle Thomas. C’est stupide. Et vous le savez bien. Et je ne veux pas non plus les voir disparaître du Parlement Européen. Ils ne sont pas les seuls, mais on a besoin d’eux, tu le sais.

C’est pas perdu puisque tu m’aimes
Un peu moins fort, quand même

L’angoisse du sapin

On était un samedi matin, et en buvant ma tasse de thé de week-end sans enfants, je téléphonais à une amie tout en regardant sans le son une chaîne d’info continue publique (ne cherchez pas : il n’y en a qu’une). Pendant que je lui parlais de mes difficultés de retour à l’emploi (de ma galère à retrouver un taff qui me permette d’avoir du temps à consacrer à l’éducation des gosses, parce que ça se fait pas tout seul et que ça, je le suis : toute seule), je voyais des gaz lacrymo, des coups de matraque, des tags sur l’Arc de Triomphe, un tabassage de policier… Et je ne supportais rien, mais sincèrement, j’avais besoin de son aide pour qu’elle m’aide à trier les solutions possibles pour ne pas retourner au RSA à la mi-février. Donc je ne mettais pas le son. L’image suffisait. L’image était horrible.

Credit:Eric Dessons/JDD/SIPA/1812021330

Depuis, cela me hante.
Pourquoi ?
D’abord, parce que je n’ai pas supporté cette violence physique et symbolique. C’est le plus immédiat, le plus tribal : insupportable. Un homme, quel qu’il soit, s’il est tabassé au sol par une meute, c’est que la meute n’est plus humaine, elle est inhumaine. Ce n’est pas quelque chose qui s’efface par un haussement d’épaule, l’inhumanité. Cette auto-exclusion est à punir, rien d’autre.

Mais il y a autre chose. Ce dimanche est le premier dimanche de l’Avent. J’ai la chance d’être catholique et donc de préparer Noël de multiples façons toutes festives et pas toutes commerciales. Oui, la chance. Parce que pour moi, mère célibataire au chômage et donc précaire, si cette partie n’existait pas, Noël ne serait qu’angoisse. L’angoisse du sapin.

Nous avons survécu aux vacances. Tant bien que mal, en allant moins loin et moins longtemps. Nous avons survécu à la rentrée, même si elle n’est pas encore finie : il reste encore des activités extra-scolaires à payer. Pourquoi des activités extra-scolaires ? Ah mais c’est simple, c’est que la Société m’impose d’être une mère parfaite, parce que le bien-être social et professionnel de mes enfants à l’âge adulte et donc leur capacité à être des êtres humains accomplis pour la société d’alors, dépend de l’énergie (et donc de l’argent) que je leur aurais mis à disposition durant leur enfance. Art & sport en dehors de l’école. Parce que la refondation de l’école n’est pas allée au bout : manque de moyens, alors je dois suppléer à ce que la Société (dont les forces publiques) me demande en tant que parent. Et c’est certes un effort mais aussi un plaisir, comprenez-le. Sauf que fin novembre, la rentrée n’est pas encore derrière moi, derrière nous. Et je n’ai toujours pas acheté les chaussures d’hiver aux enfants.

Malgré tout, mi octobre, les catalogues de jouets sont arrivés dans nos boîtes aux lettres, depuis la fin octobre, tous nos supermarchés nous accueillent avec des montagnes de jouets à acheter. Les chaînes de dessins animés, et même youtube, nous abreuvent de publicité où toutes les minutes j’entends dans le salon “je veux ça !!” accompagné du plus beau des sourires (et d’un nombre incalculable d’arguments pour avoir ce jeu où on va chercher des trucs dans la bouche d’un chien en plastique ou ce super Lego Harry Potter avec Ararog… pourquoi des araignées ?) et le 30 novembre, pour pouvoir payer les courses du week-end, j’ai demandé à mon fils de me prêter 30€ jusqu’à ce que mon chômage tombe, lundi. Les sous de sa tirelire.

Je répète.
Vous n’avez pas vraiment entendu.
Pour pouvoir aller acheter de quoi manger dans le train pour rejoindre leur père, pour aller au marché acheter le seul pain que mon système digestif tolère, j’ai ouvert la tirelire de mon fils et lui ai emprunté de l’argent. A mon fils. De 12 ans. Pris de l’argent, jusqu’à ce que Pôle Emploi me verse l’argent qu’il me doit parce que le 1er décembre tombait un samedi alors il fallait attendre le lundi 3. Enfin, si tout se passe bien. Et ce n’est pas arrivé le 3.

Expliquez-moi comment je leur offre les cadeaux qui feront de moi (non pas pour eux, eux comprennent, non, pas pour eux juste pour la Société) une bonne mère ? Vous ne savez pas ? Vous ne savez pas parce qu’il n’y a pas de réponse. Il n’y a pas de réponse parce qu’il n’y a pas de solution.

Si mon fils arrive au collège en janvier en disant qu’il a reçu une nouvelle paire de chaussures, une paire d’hiver, sous le sapin, il aura honte. Cette honte, dans l’univers de brusquerie, de violence induite qu’est le collège unique de nos jours, en fera un paria et potentiellement un enfant harcelé. Et donc de moi une mauvaise mère. Non pas de la société une mauvaise société, non pas du collège un mauvais collège mais de moi une mère défaillante qui n’a pas bien appris à mon aîné à se défendre.

Je vais trop vite ?
Allez dans un collège. Je ne vais pas trop vite.

On me demande d’être un bon parent. Mais l’éducation nationale n’a pas les moyens de donner les cours qu’il faut pour que mes enfants apprennent au mieux (c’est-à-dire pour eux et non pour les professeurs.)
On me demande d’être un bon parent. Mais si je veux être aidée pour mes vacances il faut qu’elles me coûtent très cher.
On me demande d’être un bon parent. Mais on me dit que ma voiture, sous prétexte qu’elle a quelques trous de rouille, devra être détruite en octobre 2019 alors qu’elle roule encore. Voiture qui est une clef du retour à l’emploi en province.
On me demande d’être un bon parent. Mais si je travaille, je dois payer quelqu’un pour s’occuper de mes enfants, pour les emmener à leurs activités extra-scolaires, car rien n’est organisé s’ils ne sont pas autonomes. Et s’ils ne font aucune activité ils ne sont pas assez épanouis. Et…
On me demande d’être un bon parent. Mais on ne me donne les moyens d’acheter que de la mal bouffe, des habits fabriqués par des enfants, des chaussures qui chaussent mal.
On me demande d’être un bon parent. Mais on prend dans mes poches pour donner à ceux qui ne savent pas ce que vaut l’argent qu’on m’a pris.
On me demande d’être un bon parent. Mais on crée une société où les valeurs de possession sont plus importantes que les valeurs de cœur. Où “n’être rien” est présidentiellement admis. Où nos anciens amis ont voté pour quelqu’un qui méprise les illettrés mais n’accepte pas qu’il serait bien incapable de faire leur métier. Une société où le seul usage est la compétition et la seule valeur est l’argent.

Il y a quelque chose de pourri dans la République de France, il y a quelque chose de pourri dans l’Union Européenne, dans l’Occident. On se sent moqués et volés par les super-puissants. Mais nous sommes le nombre, nous sommes le Peuple. We, the People… nous faisons les puissants puissant et nous pourrions donc les défaire. Et la seule société qui n’accepte pas l’idée de service, c’est celle portée par notre président de la République et son assemblée : le néo-libéralisme. Nous avons trop fléchi, auparavant. Nous avons trop déverrouillé de portes. Il ouvre tout avec une indécente aisance. D’où la colère.

Je viens d’entendre un gilet jaune dire qu’il faut entrer dans les institutions. Je suis d’accord. J’étais à peu près au même endroit social lorsque j’ai décidé de rentrer en politique. 2012, RSA avec un mi temps au SMIC, 2 enfants, seule. Et depuis je ne dis qu’une chose : “je suis nous chez eux”. Parce que non, il n’est pas naturel d’être une femme ou un homme politique et d’être pauvre.

Je vais vous le dire : pour faire de la politique comme il faut, il faut de l’argent, et pouvoir abandonner sa famille à un conjoint. Je ne peux pas faire 6 ou 8 assemblées générales, réunions, débats, visites d’EHPAD, photos call, coupures de ruban chaque week-end : personne ne fait mes courses, ne nourrit mes enfants, ne fait tourner mes machines si je ne suis pas à la maison. Et vous, électeurs, vous ne voulez voter que pour ceux que vous voyez, pas pour ceux qui ont une vie. Puis vous leur reprochez de ne pas avoir de vie.

Je n’ai pas non plus les moyens de faire adhérer dans mon parti plein d’amis pour qu’ils m’aident à obtenir l’investiture. Ça coûte, cher. Parfois, je n’ai même pas les moyens de payer de baby-sitter les soirs de réunions obligatoires.
Et non, sans parti, faire campagne est impossible. Quelle banque vous prêtera 40 ou 80.000€ pour que vous puissiez faire imprimer vos bulletins de vote, vos affiches et tracts officiels puis tout ce qui n’est pas obligatoire mais qui est tout à fait nécessaire ? Quelle banque ?
A moins que vous ayez 100.000€ sur un compte épargne. Mais alors, êtes-vous représentatifs de mes pairs ? Non. Moi j’ai une carte bleue qui appelle la banque même pour 1€ de dépense et qui est bloquée lorsque je suis à découvert. Voilà. J’ai pas 100.000 balles…

Donc il faut un parti. A gauche, il y a un choix à ne plus savoir qu’en faire, choisissez le vôtre. Se mettre en association pour collecter de l’argent ça va, dès que cet argent sert à faire élire quelqu’un, vous devenez un parti politique et ça devient très surveillé et très compliqué, sachez-le. Moi je suis toujours au Parti Socialiste parce que je sais que les autres partis assez proches de mes opinions ne me permettraient pas de militer sans trop dépenser faute de moyens mais j’y ai des amis, des camarades. Et puis maintenant, j’ai une place au PS, croyez le ou non je fais partie des cadres nationaux du Parti Socialiste. Place que je chéris comme je chéris les camarades que j’ai rencontré là et nulle part ailleurs, même si en ce moment je suis très fatiguée. Fatiguée, parce que j’ai des cadeaux à faire pour dire aux gens que j’aime que je les aime et que mes 1.100€ de chômage pour 3 personnes vont m’empêcher de le faire.

Donner des moyens à la base de ce qui crée une société : santé, éducation, culture. Je me suis coltiné, comme ceux qui bloquent les rond-points et les autres, aux déserts médicaux, aux urgences surchargées, aux profs épuisés, aux classes surchargés, aux enfants non considérés, aux lieux de spectacles qui ferment hors des métropoles, à l’avant garde qui disparaît, à l’obligation normative. Nous sommes dans l’ère où la santé l’éducation et la culture sont médiocres en France et l’État n’y change rien. Au plus haut de son action, il abandonne : il privatise.

Donner des moyens au Peuple : laisser les cotisations sociales tranquilles pour maintenir notre système social solidaire et efficace en place, mais rendre vraiment progressif l’impôt. Payer le travail pour ce qu’il vaut et non pour ce qu’il coûte. Faire payer 1€ symbolique d’impôt même aux gens au RSA pour qu’ils aient l’honneur de participer à nos routes et nos écoles, mais que cet impôt aille vraiment jusqu’aux très riches, jusqu’à la finance, ceux qui font de l’argent avec l’argent sur les dos des pauvres et de la planète. Protéger, avant notre planète, nos corps : rendre le “bio” normal et le pesticidé pestiféré, rendre la mal-bouffe l’exception, redonner le sens de l’agriculture et de leurs territoires à nos concitoyens, remettre des trains là où il y a des rails, des trains où on peut mettre des vélos, des trains à toute heure. Cela réglerait les problèmes de la planète, en fait. Mais cela demande une chose horrible pour l’UE de droite libérale que nous avons et surtout la zone euro et ses sacro-saints 3% : de l’investissement. Et cela, notre Président et son ballet ne le peuvent pas : ils veulent créer du fric, donc du court terme, donc non pas investir mais placer.

Ceux qui sont allé voter ont voulu cela. Nous voilà là : Marianne défigurée.
La démocratie, ça se choie. L’autorité, ça se mérite, ça ne se prend pas. On l’acquiert lorsqu’on protège bien ceux qui nous donne cette autorité. J’ai l’impression que cette notion à a revoir chez le Président-philosophe. Je lui conseille cette lecture : Qui doit gouverner ? de Tavoillot.

Il a choisi son peuple. Il n’aura jamais d’autorité sur eux car ils n’ont pas besoin de lui. Le Peuple de France, lui, est dégoûté, sans chef, sans vision. Chacun réagit comme il peut. Moi je rêve d’une vie à la campagne, entre feu de bois et potager et je vais passer l’Avent à faire des biscuits de Noël à distribuer. J’ai besoin d’équilibre et de joie. D’autres ont besoin de montrer leur colère en déséquilibrant leur vie quotidienne. Parce que leur vie, comme beaucoup, c’est rentrer chez soi harassé par le travail, sans énergie pour aider ses enfants tout en se demandant comment on va réussir à leur faire plaisir au moment où la magie est sensée nous porter, se demander durant tout le dîner si on va être obligé de tuer la magie de Noël ce sentiment est sans doute le fuel des gilets jaunes, là. Et l’angoisse du sapin est sans fin, comme la colère d’enfances volées.

Et maintenant…

Un week-end politique dense.

Des amis qui partent du parti où je les ai rencontrés, on a beau s’y attendre et le comprendre, ce n’en est pas moins dur. Des camarades qui tensent ces mêmes amis, on a beau s’y attendre, c’est très désagréable. Emotionnellement dense, éreintant, mais voilà : le pas est franchi. C’est fait. Maintenant on avance. Il n’est plus sensé y avoir de doute sur qui est où et, donc, alors que tous les tremblements de terre semblent passés, nous allons savoir comment avancer, chacun de notre côté, sans doute bientôt ensemble sur certains sujets.

Le Parti Socialiste a travaillé aussi, ce week-end. Nous avons des textes qui nous permettent d’avancer (le texte Europe que certains en interne trouvent “trop à gauche”, ce qui devrait redonner le sourire à nos électeurs…) et puis des textes qui vont sans doute nous permettre de nous écharper entre camarades (comme si on avait besoin de changer nos statuts, sérieusement, quelle urgence ??). Bref, le Parti Socialiste n’est pas mort et sa direction accepte même d’être de gauche. Avançons.

Je continue en son sein, notre Texte d’Orientation appelé “L’Union et l’Espoir” au congrès d’Aubervilliers du Parti Socialiste sera porté par le duo de mandataires nationaux décidé en réunion vendredi soir : Nora Mebarek et Laurent Baumel, et nous allons continuer le combat interne au PS et en externe avec le PS, comme nous l’avons toujours fait. Collectivement. Voilà.

Trois voire cinq réunions plus tard, ce que je retiens de fondateur, ce qui continue à me trotter en tête après ce week-end de mi-octobre estival depuis que je l’ai entendu, c’est cela :

Raphaël Glucksmann est celui qui a réussi le geste politique le plus fort, le plus juste, le plus concret : engageons-nous.

Où vous voulez, mais engagez-vous.

Comme vous voulez, mais levez-vous et parlez.

Je l’ai fait il y a 6 ans, avec ce sentiment que c’était le moment, que ça allait craquer et qu’il fallait être à l’intérieur pour dire. J’ai décidé d’aller raconter de dedans. Parler de nos vies, différentes de celles des hommes et femmes politiques installés, mais non pas sur un marché lorsqu’on les rencontre rapidement quand ils sont en campagne, non : de dedans, de leurs réunions, peser sur leurs consciences en leur faisant connaître un exemple de nous. Je l’ai fait comme ça, en allant au PS, parce que c’était le parti qui m’était le moins éloigné et le mieux installé sur mon territoire et que la politique me tentait. J’aurais pu aller dans une association militante, mais je milite déjà pour la diffusion de l’avant-garde musicale. J’ai choisi un parti politique. Mais tout est possible.

Si vous êtes de gauche, ce qui si vous finissez par lire ceci est probable, vous ne pouvez plus dire aujourd’hui que vous n’avez pas de choix. Nous avons, par nos séparations successives, créé autant de partis, micro partis, sur chaque micro ligne politique que constitue la gauche. Et je dois dire que même au Parti Socialiste, les successives claques électorales ont permis à ceux qui se pensaient omnipotents et hégémoniques en interne de douter et d’accepter le débat, voire de changer. Donc si vous râlez dehors, allez râler dedans. Râler pour, râler avec, râler contre. Râlons ensemble.

Le climat, l’accueil des populations migrantes, l’appauvrissement de la population, l’appauvrissement intellectuel de l’enseignement… dans le désordre et de manière absolument non exhaustive, la politique d’Emmanuel Macron & Edouard Philippe nous offre une telle perfection libérale, délétère pour tous sauf “eux”, que chacun peut trouver une bonne raison de s’engager.

Tout le monde n’a pas à faire de la politique. Tout le monde ne peut pas, parce que croyez-moi sur parole : c’est dur et c’est souvent ch**nt ! Mais chacun de là où il est peut émettre son analyse du monde ou porter ceux qui le font. Ecouter, comprendre, apprendre, partager, poser des questions c’est aussi faire de la politique. Allez dans des partis, mais aussi dans des assemblées, des associations, des clubs, des réunions sans nom… mais ne vous laissez pas endormir par la tâche qui paraît trop grande, trop ardue. Chaque pas compte, chaque pas marque.

Soyons exigeants. Soyons têtus. Soyons protecteurs de notre planète et du monde de nos enfants. Soyons audacieux pour maintenir une qualité de vie correcte pour tous. Il en faudra, de l’audace !

Communeurs, communeuses…

“Power resides where the men believe it resides. It’s a trick, a shadow on the wall. And a very small man can cast a very large shadow.”
Vary in Game of Thrones 2×03.

 Le Mouvement Commun

L’absence de Pouvoir pré-établi était ce qui a traversé tout ce dimanche après-midi, cet événement fondateur. “Ecoutez-vous avec bienveillance et gentillesse, c’est le seul moyen d’entendre ceux qui d’habitude ne parlent pas.” Le mot d’ordre. Bienveillance.
On a souri en entendant cela, et nos sourires se sont transformés en grimace de souvenirs. Les souvenirs de nos premières interventions, ou des dernières en date où nous fûmes moqués et houspillés. Alors oui, nous aurons une bienveillance active.
Nous essaierons, au moins.

MOUVEMENT : changement de position dans l’espace
COMMUN : qui appartient à tous
MOUVEMENT COMMUN : changement de position dans l’espace qui appartient à tous

Ce n’est pas le “mouvement de Pouria Amirshahi”. Il n’est que le réceptacle de nos additions. Il n’est ni le maître, ni le gourou, il est le recenseur. L’idée est simple : certains le faisaient déjà, d’autre n’en avaient pas encore eu l’occasion, l’idée est de créer des synergies d’échanges. Des mouvements d’idées mises en commun pour être mieux ensemble que seuls. L’idée est de déménager un peu de tous nos piédestaux et de marcher, enfin.

Pour nous, hommes et femmes politiques, militants politiques, reprendre parole avec ceux que nous souhaitions représenter lorsque nous avons pris notre carte. Jamais nous ne l’avons fait que pour nous, tous, nous avions une plus haute idée de la politique que cela. Nous l’avons toujours. Retrouvons-en l’élan.
Pour nous, militants associatifs, dirigeants de structures, reprendre parole avec ceux qui sont de l’autre côté de la table des décisions politiques. Jamais nous n’avons cru que nous pourrions faire sans eux. Parfois nous avons dû faire contre eux. Mais sans, ça n’existe pas.
Pour nous, citoyens, nous prenons tous part à la vie de notre cité, sinon nous ne serions pas au courant que ce Mouvement Commun existe, sinon, nous regarderions simplement ailleur, alors regardons ceux qui avancent et suivons-les.

Il n’y eut ni “vaincre” ni “sondage”. Il n’y eut aucun ordre, aucun calendrier avec ultimatums prescripteurs d’actes. Il n’y eut que de l’élan.

Le Mouvement Commun - événement fondateur

On nous appelle les communeurs. Il y a du commun, de la Commune, il y a beaucoup dans ce terme.
Moi ce que j’y vois, c’est un peuple de vigies, de gardiens de phares qui éclairent la voie aux bateaux dans la nuit, dans la tempête. Que les capitaines soient capitaines, que les marchands soient marchands, que les pirates soient pirates… que chacun soit à la place qu’il souhaite, qu’il aime, où il se sent utile. Mais ensemble, allumons les phares qui feront que chacun voie son utilité améliorée.
Je veux être différente de la personne qui sera à la table des communeurs, parce que je souhaite qu’elle m’apporte quelque chose que je n’ai pas. Je veux que nous soyons si différents dans nos méthodes, dans nos analyses, dans nos actes que 1+1=3 et non une unité lissée et fade où tous=1.
Toutes nos révolutions n’ont jamais arrêté notre civilisation de partager le pain à table, que cette table fut dans une chaumière faite de bois brut coupé à la main ou dans un gratte-ciel faite de verre et designée par Stark. Alors trouvons cette force de partage, trouvons ce liant au plus simple de nos énergies, trouvons notre pain.

Il est venu le temps où la nuit et la tempête nous forcent à allumer des phares à jamais éteints. Et comme ils éclaireront des routes jamais prises encore, nous pourrions voir émerger des idées, des pensées nouvelles pour, au bout du chemin, voir tout simplement qu’une autre politique est possible puisqu’un autre monde se crée déjà.

A Gauche Pour Gagner, étape 2 : LE POUVOIR DU POLITIQUE

“Tu sais, c’est compliqué.”
“On n’y peut rien.”
“C’est la seule politique possible.”
“Il n’y a pas d’alternative.”
“Vous devez comprendre notre époque, vous êtes d’un autre temps, vous êtes archaïques, vous ne comprenez pas le XXIème siècle.”

Vraiment ?

Vraiment ???

CGT Moselle (c) Mathieu29/04/2015 (c) Mathieu Delmestre

NON.
Non, simplement, nous croyons encore que la Politique est utile et qu’elle doit porter des utopies.
Voilà. Des utopies. Des directions qui permettent d’avancer. Des utopies pas si folles, en fait. Juste des utopies.
Ceux qui n’y croient plus ont admis que l’idéologie libérale (car ce n’est qu’une idéologie parmi d’autres, mais pas toujours la plus sympathique) a gagné. Acté la défaite. Acté l’adaptation au système. Acté la défaite pré-programmée de l’exercice du pouvoir.

Nous croyons qu’en plus de comprendre notre époque, il faut aussi construire la suivante.
Nous croyons qu’en plus de gérer le quotidien, il faut inventer l’avenir.
Nous croyons que l’idéologie n’est pas dépassée : elle est contrainte.
Nous croyons que l’Homme n’a pas à s’éteindre devant des systèmes, quels qu’ils soient.
Nous croyons même, pauvres de nous, que les êtres humains sont plus importants que les systèmes que l’Homme a inventé.

Alors ?!

Alors levons-nous et disons “Non !” car non, Thatcher n’est pas la grande philosophe constitutive du XXIème siècle. Non, Bruxelles, l’UE, le FMI, monsieur Sylvestre n’ont pas à contraindre l’Humanisme que nous portons en nos cœurs depuis des décennies. Non, nous ne sommes contraints par rien d’autres que par nos renoncements.

Oui, nous échouerons à ‎mettre en place 100% de nos utopies. Mais même 60% d’échec me plaît s’il remplace 100% d’abdication. Parce que rien ne remplacera la force d’une société qui se lève et qui rêve. Rien ne remplacera la force de NOUS, encartés ou non, debout, dans nos luttes.

Je refuse la peur. Je refuse la peur du mouvement, du changement. Non, une manifestation n’est pas une chienlit: c’est une PAROLE. Non, une grève n’est pas une prise d’otage: c’est une mise en écoute forcée de cette PAROLE méprisée. Non, dire n’est pas honnir. Non, s’exprimer n’est pas mépriser.
Au contraire.
Parler c’est respecter l’autre, c’est partager, c’est vouloir être ensemble et non contre. Parler, c’est dire ses idées, pas pour les figer mais pour les laisser vivre. Parler, c’est considérer l’autre comme digne de recevoir notre parole. Parler, c’est aimer les autres.

Alors voilà, au sein du Parti Socialiste, j’ai fini par rencontrer des gens qui aimaient que je leur parle. Quitte à me dire que je me trompais et à m’expliquer pourquoi. Alors, ils m’ont appris des choses. Alors on a travaillé ensemble.
Et, croyez moi ou non, j’y ai rencontré des gens qui portaient des utopies, des idéaux, qui savaient respecter leurs promesses, qui avaient des valeurs et savaient mener des combats pour la justice. La majeure partie de ces gens, je les retrouve aujourd’hui dans ce que nous appelons une motion (interne au Parti Socialiste, dans le cadre d’un Congrès). Elle s’appelle A Gauche, Pour Gagner. Parce que nous pensons que si nous ne sommes pas concrètement et clairement à gauche, nous perdrons.
Et nous ne perdrons pas que des élections. Nous perdrons aussi notre dignité. Notre dignité politique. Nous perdrons tout simplement le sens de ce qu’est “LA POLITIQUE”.

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne?
Ohé! partisans, ouvriers et paysans, C’est l’alarme!

A Gauche Pour Gagner étape 1 : Retrouvailles

Off Conf de Presse CNPS motions

Guedj – Hamon – Filippetti (c) Sebastien Calvet pour Libération.

Retrouvailles.

Des sourires.
Je ne veux retenir que les sourires.
Et les rires.

Rires d’avoir réussi une mission périlleuse : avoir une équipe.
Rires de retrouver des frères d’armes, de l’officialiser.
Rires de savoir que l’on risque de mourir au combat mais que nous mourrons tous armes à la main. [C’est figuratif, soyons clairs, la politique n’est pas SI violente.]

Des rires, et des sourires. Parce que nous croyons vraiment à ce que nous défendrons, défendions, défendons. Juste vraiment. Dans un sentiment de vrai. Non pas de Vérité incarnée, non, juste de vrai, de réel, de concret, de tangible, de toujours là, d’immuable. Le point de non-retour fut atteint, nous ne le franchîmes pas. Nous nous tînmes pour ne le pas franchir. Nous y parvînmes et de notre côté du gué, nous regardâmes qui il restait, et nous sourîmes.
Nous sommes vivants.

A Gauche Pour Gagner succède à Vive La Gauche.
Nous sommes vivants, c’est sûr. Et un Être de Gauche vivant ne s’arrête pas avant d’avoir gagné. Coûte que coûte, vaille que vaille.

J’ai vu cette force dans nos sourires. J’ai vu des étincelles dans nos yeux.

Ce n’est pas l’idée de choisir entre 5 et 12 dimanches ouvrés.
Ce n’est pas l’idée d’être pour ou contre le fait d’aider les entreprises.
Ce n’est pas l’idée de plus ou de moins de service public.
C’est au-delà de ces idées précises, où des compromis pourront être trouvés.

C’est : pour quoi nous sommes nous engagés en politique ? et pourquoi avons-nous choisi le Parti Socialiste ? pour quoi ?
Ces réponses, nous n’en avons pas beaucoup parlé. Nous sommes cette équipe-là non pas parce que nous avons négocié ou tergiversé, mais parce que nous avons refusé, chacun et tous, un par un, d’avancer un pas de plus.

1 2 3 soleil. Nous nous sommes arrêtés.

La ligne infranchissable fut le renoncement. THERE ARE SO MANY OTHER ALTERNATIVES ANYWHERE, ANYWHEN ! JUST THINK !

11 avril 2015.

11 avril 2015.

Alors, il faut lister les renoncements, argumenter, expliquer, convaincre.
Convaincre.

La Gauche n’est pas morte, elle déserte simplement le champ politique et électoral.
28 jours de grève à Radio France, pour nous. Pour sauver notre intelligence, notre curiosité, nos oreilles. Et le faire pour la dignité des faibles, dans un esprit de corps.
Vous croyez que la Gauche est morte, pensez à eux et dès demain, écoutez-les encore plus.

Non pas pour eux, mais pour vous.

La Gauche n’existe pas en bloc. Elle agrège. Comme elle agrège, elle est belle et riche, mais risque de se désagréger. Alors, alors elle donne l’impression de mourir car on ne la voit plus dans le magma d’expressions de droite si monolithe.

Nous sommes informatables.
Nous sommes des formes.
Nous, Peuple de Gauche, n’avons pas vocation à diriger un pays, mais à changer le Monde. Dans ce Peuple de Gauche, certains décident de changer le Monde en dirigeant un territoire. Certes. Mais ils ne sont pas les seuls à vouloir et pouvoir changer le monde. Et nous sommes vous, nous, eux, tous, interdépendants.

L’unicité est plastique. Nous sommes bois, eau, terre, feu.

Nous sommes vivants.

Nous nous relevons, doucement, de quatre coups sur la tête consécutifs. C’est dur de perdre. Non pas parce que vous perdez, mais aussi, surtout, parce que vous savez quelles politiques vont être mises (ou démises) en place par vos successeurs. Vos projets vont être jetés. Vos avancées sociales, petites ou grandes, vont être rétrogradées. Alors, oui, 4 claques.

151 villes perdues
13 députés européens sur 77
le Sénat
31 départements sur 100
Quatre claques qui font mal.

Donc voilà. Après 1, puis 2, puis 3, puis là 4, nous ne franchirons pas la ligne du renoncement à nos idéaux.
Nous avions un programme qui n’était pas fantasmagorique en 2012. Tenons-le. Nous avions des projets, des idées d’égalité, de Justice surtout. De protection des faibles qui en manquent tant. Nous avions ces idées-là. Nous les avons toujours.
Pas besoin de redessiner un ADN, nous nous sommes regardés dans les yeux à cette réunion de constitution de motion, ces idéaux étaient toujours là, et n’étaient toujours pas devenus extravagants.
Et nous nous battrons pour les faire vivre.

NOUS, ce n’est pas défini. Nous, c’est sans doute vous aussi. Ou toi, camarade.

Nous, ce sont ceux qui ne feront pas un pas de plus vers l’abîme. Ceux qui veulent cesser d’abîmer notre cœur. Nous, c’est ouvert. Nous, c’est le lien entre la parole et l’acte.

http://agauchepourgagner.fr/signez-la-motion-b-a-gauche-pour-gagner/

A Gauche Pour Gagner

Nous, le peuple.

La question est claire « qu’est-ce qu’un peuple ? »
Peuple, c’est un concept. Comme tous les concepts, tant qu’on ne nous demande pas de les expliquer, nous voyons très clairement ce que c’est. Puis vient le moment de définir. Définir PEUPLE. Non, mais sérieux ?!!

 Qu'est-ce qu'un peuple ?

Mais c’était ce qui me plaisait dans cette question, ce pour quoi j’ai acheté ce livre. La question était simple, mais plus j’y pensais, moins je pouvais imaginer ce qui était dedans.

J’y ai trouvé une anti-définition.
« Car ‘le peuple’ n’existe pas. Ce qui existe ce sont des figures diverses, voire antagoniques du peuple, des figures construites en privilégiant certains modes de rassemblement, certains traits distinctifs, certaines capacités ou incapacités : peuple ethnique défini par la communauté de la terre ou du sang ; peuple-troupeau veillé par les bons pasteurs ; peuple démocratique mettant en œuvre la compétence de ceux qui n’ont aucune compétence particulière ; peuple ignorant que les oligarques tiennent à distance, etc. » Jacques Rancière, p.139.
« Il est toujours possible d’hypostasier ‘le peuple’ en identité ou bien en généralité : mais la première est factice, vouée à l’exaltation des populismes en tous genres tandis que la seconde est introuvable, telle une aporie centrale pour toutes les ‘sciences politiques’ ou historiques. » Georges Didi-Huberman, p.78.

J’y ai trouvé une exclu-définition. Nous l’utilisons quand nous voulons défendre le Peuple. Il devient donc ce qui est « en dessous » de nous. Les plus fragiles que nous. Mais jamais nous ne l’utilisons pour nous y inclure.
« La classe moyenne est le ‘peuple’ des oligarchies capitalistes. » Alain Badiou, p.19.
« Le peuple n’apparaît donc pas comme synonyme de classes subalternes mais comme la forme à travers laquelle les classes subalternes sont solidarisées de la République impériale, à travers la réhabilitation du vieux pacte républicain – tel qu’il est idéalisé en tous cas c’est-à-dire associant élargissement des droits démocratiques, mécanismes de redistribution sociale et nationalisme. » Sadri Khiari, p.127.

Ce qui est sûr, c’est qu’en dehors d’une pensée politique, le peuple n’est pas. D’ailleurs on parle plutôt des gens ou on utilise l’adjectif populaire. Mais personne ne parle réellement de peuple.
« Il apparaît ainsi que la notion de peuple est d’abord une notion politique. Elle a donc nécessairement une dimension stratégique. Le pouvoir est toujours à conquérir ou à conserver contre un ennemi ou un concurrent, réel ou supposé, du peuple. » Sadri Khiari, p.119.
« L’essence du politique est le dissensus. Le dissensus n’est pas la confrontation des intérêts ou des opinions. Il est la manifestation d’un écart du sensible à lui-même. La manifestation politique fait voir ce qui n’avait pas de raisons d’être vu, elle loge un monde dans un autre, par exemple le monde où l’usine est un lieu public dans celui où elle est un lieu privé, le monde où les travailleurs parlent, et parlent de la communauté, dans celui où ils crient pour exprimer leur seule douleur. » Georges Didi-Huberman cite Jacques Rancière, p.99.
« Le peuple, ce sont des rapports de forces, c’est une histoire, c’est une histoire de rapports de forces. C’est l’histoire à travers laquelle la notion de peuple s’est imposée à l’échelle universelle. » Sadri Khiari, p.115.

Il y a aussi le fait que le peuple, c’est sale. Parce que le peuple, ça sent et ressent. Ne riez pas : vous le savez. Le peuple ça parle mal : ça parle corps, ça parle avec son corps. Si, si.
« Le corps ne se transforme pas en pure pensée quand il parle, il représente les conditions organiques de la verbalisation. (…) L’intention la plus purement idéale ne peut se manifester en paroles sans sa condition organique. » Judith Butler, p.65.
« position selon laquelle l’histoire ne se raconte pas seulement à travers une suite d’actions humaines, mais aussi à travers toute la constellation des passions et des émotions éprouvées par les peuples. » Georges Didi-Huberman, p.96.
« Tout change lorsqu’une philosophie phénoménologique ou existentielle se donne pour tâche, non pas d’expliquer le monde ou d’en découvrir les ‘conditions de possibilité’, mais de formuler une expérience du monde, un contact avec le monde qui précède toute pensée sur le monde. » Georges Didi-Huberman cite Jacques Rancière, p.102.

Parce que voilà, en fait, le peuple, c’est qui ?
Le PARLEment représente-t-il le peuple français ? Oui, nous dirions oui. Mais en fait, il représente plutôt l’Etat, la Nation : autant les gens que le territoire. Parce qu’il décide aussi pour les étrangers vivants en France. Et pour les français vivants à l’étranger. Donc, pour le peuple non pas français mais de France, et même parfois, aussi le peuple d’un autre pays vivant dans un autre pays. Sinon pourquoi nos troupes armées iraient défendre la démocratie hors de France ?

Mais un élu devient élu du Peuple et non de ses électeurs. Ni des électeurs. Les abstentionnistes comme ceux privés du droit de vote sont des administrés comme les autres.
Alors, qui est ce peuple ?
Où le trouverons-nous ?

Judith Butler nous répond ‘dans la rue’.
« Quel est donc ce ‘nous’ qui se rassemble dans la rue et s’affirme – parfois par la parole et par l’action mais plus souvent encore en formant un groupe de corps visibles, audibles, tangibles, exposés, obstinés et interdépendants ? (…) Le ‘nous’ qu’exprime le langage est déjà réalisé par la réunion des corps, leurs mouvements, leurs gestes, leur façon d’agir de concert, pour citer Hannah Arendt. » Judith Butler, p.54.
« La souveraineté populaire peut bien être transférée vers un pouvoir des élus à l’occasion d’un vote, mais ce transfert n’est jamais complet. Il reste quelque chose dans la souveraineté populaire qui ne peut pas se transférer : le peuple peut aussi bien abattre les régimes que les élire. Si la souveraineté populaire légitime les formes parlementaires du pouvoir, elle garde aussi le pouvoir de les déligitimer. » Judith Butler, p.55.
« C’est donc une forme d’autogenèse linguistique qui est en œuvre dans ‘nous, le peuple’, un acte relevant plus ou moins de la magie, ou qui du moins nous incite à croire à la nature magique du performatif. »

« We, the people of the United States…» sont les premiers mots de la constitution des Etats-Unis. Notre constitution commence par « Le peuple français… » Certes, les deux acceptions sont différentes. Si différente que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, plus semblable historiquement à leur constitution commence par « Les Représentants du Peuple Français… » Nous aurions donc un peuple qui forme une nation outre-Atlantique et une représentation du peuple qui forme une nation ici.

Elle continue :
« Les ‘nous’ qui se rassemblent en affirmant qu’ils sont ‘le peuple’ ne représentent pas le peuple : ils donnent une base de légitimité à ceux qui vont représenter le peuple par le biais d’élections. »
Alors non, nous ne sommes pas si différents. La voix proclamée donne la base de travail au parlementaire.

Les gens dans la rue le 11 janvier ne sont pas ‘L’Intégralité Du Peuple Français’. Ils sont ceux qui voulaient être entendus par tout ou partie de la représentation nationale.

Mais que dit le Peuple au Politique ?
« Dans les récentes assemblées de ceux qui se désignent comme ‘le peuple’, l’accent est mis sur les besoins de base pour la survie du corps, la survie étant évidemment une condition préalable à toute autre revendication. Mais la survie, si elle est la condition de la politique, n’est pas son but. (…) Mais comment penser une vie vivable sans présenter un idéal unique et uniforme ? » Judith Butler, p.70.
« Il faut qu’un tel groupe tienne ensemble par une exigence, par un sens de l’injustice d’une vie invivable, par l’affirmation commune qu’un changement est possible et que ce changement doit avoir pour moteur la résistance aux inégalités, à la précarité qui s’accroît massivement ici et ailleurs, au contrôle sécuritaire qui menace le processus démocratique et les mouvements de masse. » Judith Butler, p.72.

Alors, qu’est-ce qu’un peuple ?
« Quand nous soutenons des droits comme la liberté de nous réunir, de nous constituer en peuple, nous les affirmons par nos pratiques de corps. (…) De fait, même au moment où nous faisons activement notre apparition dans la rue, nous sommes vulnérables, exposés à toutes sortes d’agressions. (…) Mais celui qui est privé de protection n’est pas pour autant réduit à l’état de ‘vie nue’. Au contraire, être privé de protection est une forme d’exposition politique, c’est être à la fois concrètement vulnérable et même cassable, mais potentiellement et activement rebelle et même révolutionnaire. » Judith Butler, pp.74-75.

Alors, ce 11 janvier, nous n’avons pas vu un Peuple qui voulait de la sécurité. Nous avons vu un peuple rebelle. Et nous fûmes rebelles avec nos corps, for real.

Les Noms

Ce matin, je cherchais un moment de la Bible qui s’appellerait « Les Noms ». En fait, il n’y en a pas. C’est dans la Genèse. La base. Créer puis nommer. D’un seul élan. Créer et nommer.

Nommer, donner un nom. C’est si important.
J’ai dû le faire, deux fois. J’ai nommé mes enfants. Nommer, c’est immense. Une tâche incommensurable. Éternelle. Une définition en creux. Nommer c’est rendre la vie réelle.
Ce qui n’a pas de nom ne disparaît pas vraiment de notre monde puisqu’il n’y apparaissait pas. Ce qui est nommé y reste à jamais.

Cette semaine, les noms, les définitions, les mots m’ont posé problème. Souvent. Trop souvent. Il faut faire attention aux noms, propres ou communs. Ils comptent.

Quand vous dites le nom de quelqu’un il y a tout dedans. Sa taille, son âge, sa couleur, sa voix, son sexe, son humour, son intelligence. Quand vous dites le nom de quelqu’un, vous l’embrassez en entier.

Qui aujourd’hui sait que Léa, ce prénom si trop souvent donné dans les années 2010, était la femme de Jacob, qu’elle donna naissance à six des 12 tribus d’Israël ?
Ton nom, c’est ton prénom et ton nom de famille. Tu es Ruben, fils de Jacob. Tu es toi et une part de ta famille.

Nom gravé sur banc d'église

On a nommé Manuel DS. On a nommé Maxime H.
Du pouvoir aux médias, leurs noms étaient partout affichés, déclamés. Donner leurs noms de FAMILLE pour faire la nique aux idées reçues ? OK. Mais les prénoms n’auraient-ils pas suffi ? Pourquoi mettre leurs familles, ces familles déjà fragilisées, dans une position encore plus fragile ? quel est le but ? si ce n’est de les faire rentrer dans une réalité qui n’est pas la leur.
Et en plus, apparemment, on s’est trompé pour l’un deux.

On a déséquilibré pour rien.

Nommer c’est « Désigner quelqu’un ou quelque chose en disant ou en écrivant son nom. » (Larousse)
Désigner, c’est important.

Pour désigner il faut avoir ses pieds quelque part, être. Puis lever le bras, pointer le doigt, et viser. Désigner, c’est s’inclure dans l’histoire, c’est prendre part en étant un lien entre ce que touchent nos pieds et ce que montre notre index.

Le pouvoir comme les medias sont rentrés dans l’histoire de ces jeunes pseudo-musulmans, djihadistes embrigadés. Ils firent le lien entre ces hommes, le reste du monde et la famille de ces hommes. Comme pour rendre le spectacle plus réel.

Nous perdons les liens entre la réalité, le réel et la vérité. Nous sommes une société où la pseudo-immédiateté rend le temps saccadé. Le temps n’est plus un long fleuve tranquille, mais il fait des bonds, et des pauses.

Il faut laisser le spectacle aux gens de spectacle.
Il faut laisser le pouvoir aux gens de pouvoir.
Il faut laisser l’information aux gens d’information.
Que chacun nomme ce qu’il doit nommer de l’endroit où il est et non de l’endroit de l’autre.
Puis, on discute.

Le seul mot qui m’a parlé cette semaine, sur cette histoire, c’est « secte ». Oui, c’est sans doute un embrigadement sectaire. Oui, ça y ressemble. Quand on rentre dans une secte, on perd le sens commun, on change de nom, on est dé-liés. Et contre cela, comme contre le terrorisme, nous sommes sensés être armés, nous, société occidentale descendant des Lumières.
L’embrigadement sectaire, comme le suicide, nulle famille ne sera jamais totalement épargnée. On ne sait pas. Il faut veiller. Espérer. Protéger nos enfants.

Mais laissez le spectacle parler de cela en nommant, pour la catharsis, pour le recul. Pour comprendre, et chercher les bonnes réponses. Celles qui nomment les bonnes choses.

« There’s not a drug on earth can make life meaningful. » Sarah Kane. 4.48 Psychosis.
“Il n’y a pas une drogue sur terre qui puisse donner du sens à la vie.”
Quelques mois après, elle se suicidait.

Donnons du sens à la vie.