Un bon dimanche

Je ne suis pas le bois qui se consume dans ta cheminée.
Tu ne m’emmèneras pas dans ton consumérisme. Garde-le. Regarde-toi, charbon cramé.

Tu sais, toi qui pense que travailler le dimanche c’est bien, tu peux devenir infirmière. Ou si tu ne veux pas faire d’études pour travailler le dimanche, tu peux aussi aller faire la plonge dans un restaurant. Bosser au Mc DO.

Si tu veux bosser le dimanche, tu peux bosser dans la culture (ah, oui, mais ils n’embauchent plus… plus de sous. Désolés.) Tu peux aussi faire nounou pour les infirmières ou aides-soignantes ou serveuses qui bossent, elles, le dimanche, déjà.
Sinon, tu peux faire femme de ménage (oui, même si tu es un homme) tu peux faire femme de ménage dans un service d’urgence d’une grande ville.
Ou flic. Tu peux faire flic si tu veux faire des gardes du dimanche.
Ou prof. Parce qu’en fait, le dimanche, les profs, bah ils corrigent, ils préparent : ils bossent (mais ne sont pas payés, mais c’est pas grave, ça, hein…)

Alors quoi, toi, tu ne dis plus rien ?
C’est parce que ton truc n’est pas que nous allions travailler le dimanche, ton truc c’est que nous passions notre vie à consommer. Parce que consommer, ça nous empêche de penser, de réfléchir. Consommer, ça accélère le temps. Nous perdons l’espace du temps lent si nous pouvons consommer. Nous sommes impatients de consommer. Nous n’arrivons plus à nous arrêter de consommer, nous ne vivons plus.

Mais tu sais ce que tu fais aussi ? dis, tu sais ?
Tu empêches les pauvres, les vrais pauvres, ceux qui n’ont plus que 10€ dans le porte-monnaie, 10€ à faire durer 12 jours (oui, ‘ça’ existe) tu les empêches de s’accaparer la ville, notre bien commun.
Parce qu’il y a une grande différence entre se balader dans une ville, faire du lèche vitrine, regarder les décorations en sachant que de toute façon, même si on pouvait acheter on ne le ferait pas puisque les magasins sont fermés, et se balader et se dire « ah, ça, c’est beau ! » « ah, ça, mon aîné en aurait vraiment besoin ! » et savoir qu’on ne PEUT pas.
Ce crève-cœur, tu y as pensé, dans ton monde consumériste ?

Alors donc le bitume que tu fais pour tous, en fait, tu ne le fais que pour tous-ceux-qui-ont-les-moyens-de-venir-consommer-en-ville. Et tu sépares notre société entre ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas.
Alors tu crées du désespoir. Et le désespoir crée de la haine.

Je n’ai pas besoin de faire les magasins le dimanche pour être heureuse. Mes enfants non plus.
Le dimanche, on se balade, on va au manège, on va au Mc Do. On va prendre un pain au chocolat à la boulangerie, un bretzel à l’autre. Le dimanche, on fait de la peinture ou du vélo. Le dimanche, on essaie de déjeuner en famille, avec la famille élargie. Et puis on s’organise pour n’avoir besoin de rien. Et on dit aux enfants « non, on n’a plus de jus de fruits » « bah va en acheter » « mais non, aujourd’hui c’est dimanche » « ah oui, c’est vrai, bon ben demain alors » « oui, demain ». Et tout va bien.

Tu veux que je consomme le dimanche ? alors donne-moi les moyens de le faire du lundi au samedi, et ensuite, on recausera du dimanche.
Tu veux que je puisse consommer du lundi au samedi ? mais tu as peur que je n’en aie pas le temps ? Pourquoi ? tu as déjà mis sous le tapis les 35 heures et cette demie journée dite de RTT ?

Tu sais, si tu veux nous faire consommer le dimanche, redonne des moyens à la culture, empêche la baisse de la dotation de l’état qui va faire chuter, d’une violente chute, l’offre culturelle partout en France. Tu sais, si tu veux nous faire consommer le dimanche, tu n’es pas obligé de nous faire rentrer dans des grands magasins. Tu peux nous emmener au théâtre ou au cinéma. Et ton alliée, la Ministre de la Culture pour qui le cinéma est un produit industriel comme un autre, nous appelle déjà des clients. Tu vois, même elle te suit dans ce consumérisme à l’envi.

Pas moi. Moi, là, vous m’avez perdue.

Moi, je voudrais que le dimanche soit le jour de la semaine où on se pose et on partage.
Mais moi, tu me diras sans doute vile.

Ce dimanche, on a fait des spritz.

spritz

Les Noms

Ce matin, je cherchais un moment de la Bible qui s’appellerait « Les Noms ». En fait, il n’y en a pas. C’est dans la Genèse. La base. Créer puis nommer. D’un seul élan. Créer et nommer.

Nommer, donner un nom. C’est si important.
J’ai dû le faire, deux fois. J’ai nommé mes enfants. Nommer, c’est immense. Une tâche incommensurable. Éternelle. Une définition en creux. Nommer c’est rendre la vie réelle.
Ce qui n’a pas de nom ne disparaît pas vraiment de notre monde puisqu’il n’y apparaissait pas. Ce qui est nommé y reste à jamais.

Cette semaine, les noms, les définitions, les mots m’ont posé problème. Souvent. Trop souvent. Il faut faire attention aux noms, propres ou communs. Ils comptent.

Quand vous dites le nom de quelqu’un il y a tout dedans. Sa taille, son âge, sa couleur, sa voix, son sexe, son humour, son intelligence. Quand vous dites le nom de quelqu’un, vous l’embrassez en entier.

Qui aujourd’hui sait que Léa, ce prénom si trop souvent donné dans les années 2010, était la femme de Jacob, qu’elle donna naissance à six des 12 tribus d’Israël ?
Ton nom, c’est ton prénom et ton nom de famille. Tu es Ruben, fils de Jacob. Tu es toi et une part de ta famille.

Nom gravé sur banc d'église

On a nommé Manuel DS. On a nommé Maxime H.
Du pouvoir aux médias, leurs noms étaient partout affichés, déclamés. Donner leurs noms de FAMILLE pour faire la nique aux idées reçues ? OK. Mais les prénoms n’auraient-ils pas suffi ? Pourquoi mettre leurs familles, ces familles déjà fragilisées, dans une position encore plus fragile ? quel est le but ? si ce n’est de les faire rentrer dans une réalité qui n’est pas la leur.
Et en plus, apparemment, on s’est trompé pour l’un deux.

On a déséquilibré pour rien.

Nommer c’est « Désigner quelqu’un ou quelque chose en disant ou en écrivant son nom. » (Larousse)
Désigner, c’est important.

Pour désigner il faut avoir ses pieds quelque part, être. Puis lever le bras, pointer le doigt, et viser. Désigner, c’est s’inclure dans l’histoire, c’est prendre part en étant un lien entre ce que touchent nos pieds et ce que montre notre index.

Le pouvoir comme les medias sont rentrés dans l’histoire de ces jeunes pseudo-musulmans, djihadistes embrigadés. Ils firent le lien entre ces hommes, le reste du monde et la famille de ces hommes. Comme pour rendre le spectacle plus réel.

Nous perdons les liens entre la réalité, le réel et la vérité. Nous sommes une société où la pseudo-immédiateté rend le temps saccadé. Le temps n’est plus un long fleuve tranquille, mais il fait des bonds, et des pauses.

Il faut laisser le spectacle aux gens de spectacle.
Il faut laisser le pouvoir aux gens de pouvoir.
Il faut laisser l’information aux gens d’information.
Que chacun nomme ce qu’il doit nommer de l’endroit où il est et non de l’endroit de l’autre.
Puis, on discute.

Le seul mot qui m’a parlé cette semaine, sur cette histoire, c’est « secte ». Oui, c’est sans doute un embrigadement sectaire. Oui, ça y ressemble. Quand on rentre dans une secte, on perd le sens commun, on change de nom, on est dé-liés. Et contre cela, comme contre le terrorisme, nous sommes sensés être armés, nous, société occidentale descendant des Lumières.
L’embrigadement sectaire, comme le suicide, nulle famille ne sera jamais totalement épargnée. On ne sait pas. Il faut veiller. Espérer. Protéger nos enfants.

Mais laissez le spectacle parler de cela en nommant, pour la catharsis, pour le recul. Pour comprendre, et chercher les bonnes réponses. Celles qui nomment les bonnes choses.

« There’s not a drug on earth can make life meaningful. » Sarah Kane. 4.48 Psychosis.
“Il n’y a pas une drogue sur terre qui puisse donner du sens à la vie.”
Quelques mois après, elle se suicidait.

Donnons du sens à la vie.

 

Real.

“Real” du #DirectPR à #Nabilla.

Nous sommes entrés dans un monde où le réel n’existe plus. Il a été remplacé par le real. Real-politic. Real-tv.
Toutes ces acceptions ont en commun aucun sens de la réalité.
Toutes ces acceptions se mélangent.
Elles nous font croire que la réalité serait monolithe.
Elles ont tort.

Un jour, en 1998 ou 1999, un de mes profs de cinéma à la fac nous a dit « ok, la finale de la coupe du monde, on vous dit que ‘tout le monde’ a regardé parce qu’il y avait 18 millions de téléspectateurs devant. OK. C’est énorme, certes, mais nous sommes 60 millions de français. Il y en a donc en gros 42 millions qui n’ont pas regardé. »
Et bien nous vivons comme si nous n’étions que 18 millions.
Nous vivons comme si l’économie n’était que le CAC40.
Nous vivons comme si la politique n’était que gestion.

Nous vivons petits.

Nous vivons sous le regard des autres, et la peur de leurs jugements.
Tout le temps.

Et ça nous rend moches et rabougris.

Je crois que c’était dans un roman de Djian que j’ai compris une chose : une femme est plus belle quand elle danse pour elle, les yeux fermés, sans rien chercher d’autre qu’être elle sur la musique là, à ce moment-là. C’était il y a longtemps. Le souvenir est flou mais son impression reste. Et c’est vrai. C’est quand on ne cherche ni n’attend le regard de l’autre que nous sommes les meilleurs. Vivre dans le présent. Pas dans le real, juste dans le présent.

Vers demain.

L'écran et le zoo. Olivier Razac. Ed. Denoël Essais, 2002. Remplacez "spectacle" par "politique". Bienvenue en 2014.

L’écran et le zoo. Olivier Razac. Ed. Denoël Essais, 2002.
Remplacez “spectacle” par “politique”. Bienvenue en 2014.

Les hommes politiques d’aujourd’hui ont pris le pli du Zoo Humain qu’est la télé réalité. Ils ne veulent plus être eux-mêmes mais répondre aux critères des sondages, des moyennes, des plans. Aux habitudes. Ils sont enfermés dans des cases, des habitus. Ils prennent les ‘vrais gens’ comme existants réellement. Mais personne n’est un ‘vrai gens’. Le ‘peuple’ c’est les autres.

« Il est toujours possible d’hypostasier ‘le peuple’ en identité ou bien en généralité : mais la première est factice, vouée à l’exaltation des populismes en tous genres ; tandis que la seconde est introuvable, telle une aporie centrale
pour toutes les ‘sciences politiques’ ou historiques. »
Georges Didi-Huberman, ‘Rendre sensible’ in Qu’est-ce qu’un peuple ?
La Fabrique éditions, 2013.

Être soi pour parler au monde. Voilà ce qu’il faut retrouver. Voilà ce que certains cherchent. Et le monde choisira ce qu’il gardera.
Écouter. Imaginer. Vouloir. Essayer. Recommencer.

Notre société change au-delà de ce que nous imaginons. Le Peuple, parce que non monolithe, trouve des solutions alternatives. Les classes moyennes paupérisées ont les ressources intellectuelles pour pallier à la baisse de leurs ressources financières. La société éduquée va vers un monde où la consommation n’est pas une fin en soi. Et jusqu’à présent, c’est la bourgeoisie qui a fait renverser les modèles. La classe ouvrière a construit le monde du travail et de la solidarité, mais c’est la bourgeoisie qui a construit la société.
La bourgeoisie appauvrie peut donc rejoindre la classe ouvrière, si ce n’est dans un partage des habitudes, au moins dans la construction d’un monde commun, fait de partage et de nouvelles habitudes.
La nouvelle lutte des classes peut-être entre les passéistes et les visionnaires. Les pauvres qui voudraient que la richesse ne soit plus maîtresse du monde sont des visionnaires, et les riches accrochés à leurs cassettes… non.

Nous devons laisser le real à sa place : dans la société du spectacle médiatique, du divertissement bourdieusien c’est-à-dire du parler d’autre chose pour ne pas évoquer le fond du problème. Nous devons laisser Nabilla, Closer, et le manque d’ambition (politique) imaginaire pour le monde, au fond de notre tiroir à chaussettes seules. Tout au fond.
Il n’y a pas plus de qualité dans la real-politic qu’il n’y en a dans la real-tv.

Sortons.

Allons voir de la danse contemporaine. Allons voir de la poésie sonore. Allons voir notre paysan, notre boulanger. Trouvons les filières courtes qui rapprochent les gens au lieu de rapprocher les choses. Lisons. Allons là où la masse n’est pas.
Nous verrons le monde.

Et regardons dehors. Là est le réel.

 

PEUPLES GUERRIERS.

Nous en sommes.

Nous n’avons, en fait, pas changé. La nuit des temps ne nous a toujours pas endormis. Nous sommes un peuple guerrier. Avancer, taper, conquérir, avoir.

 

Petite, j’ai grandi avec une tante en Centrafrique. Vous savez ? Non, vous ne savez pas. Moi je savais, et je savais que vous ne saviez pas. C’était un peu notre secret, notre trésor cette guerre incessante, ce conflit qui pointillait. Comprendre avant ses six ans que des enfants meurent de faim, que certains le savent et s’en préoccupent assez pour les y aider, pendant que les autres se préoccupent d’autre chose, ça règle quelques problèmes de compréhension du monde. L’injustice est norme. C’est tout.

On y peut, mais ça coûte.

On y peut peu et ça coûte beaucoup.

 

La Centrafrique, je n’y suis jamais allée. Mauvaise concordance des temps. Mais j’ai grandi avec ce pays. Je l’aime, quelque part. Ce pays, il me permet de relativiser. De savoir que nous ne savons jamais tout. Et que les choix politiques ne sont pas humains. Et que même en guerre, un pays est beau, les gens sont beaux.

 

Cette famille, ses sacrifices m’ont rendue humainement idéaliste et réaliste. En même temps. Pas évident. Ne rien attendre, toujours espérer. Pas évident. Vraiment.

 

Alors là, ce mois de juillet 2014 là… Ne rien attendre, toujours espérer. Écouter. Écouter. Écouter. La vie depuis m’apprend à me focaliser sur l’écoute. Là est notre voie de sortie. Ailleurs c’est l’impasse. Écouter. Écouter le monde. Au lieu de guerroyer : nous n’avons plus les moyens de guerroyer. Nous devons avant, savoir avec qui nous battre. Redéfinir les équipes. Les légions.

 

Je ne comprends pas ce qu’il se passe en Centrafrique. Mais vous savez, je crois que c’est un peu pareil que ce qu’il se passe dans le Croissant Fertile, de la Libye à l’Irak… pareil que ce qu’il se passe ici entre la place de la République et la rue de la Roquette… Je crois que nous avons laissé nos oreilles, nos mains, nos cœurs enfermés dans l’individualisme à outrance et que nous sommes tant et si bien enchaînés, que nous préférons tuer celui qui est enchaîné à côté de nous pour le bouffer que de briser nos chaînes pour aller chasser avec lui un gibier plus ambitieux.

 

Nos chaînes nous font des marques aux poignets et nous pensons que c’est celui qui a une autre couleur de chaînes le responsable. Jamais nous ne nous retournons, par peur du coup de fouet, vers celui qui pose et tient la chaîne. Personne ne sait même plus qui il est.

Pavlov nous a tués.

 

Arrêtons-nous deux minutes. Stop. Posez-vous. On est fin juillet. On prend l’apéro entre amis. On s’arrête. On bouge un peu. Posez-vous et réfléchissez à qui tient vos chaînes. Pas juste à côté de vous, pas votre sous-chef névrosé, non… le bout de la chaîne, le début de la chaîne…

Je crois que ce sont nos mains qui sont dessus. Il faut lâcher. Lâchons.

Screw you, neoliberalism.