OBJET de BUZZ

Un mois est passé. Depuis chaque personne que je croise me parle de cet épisode et je répète tout cela, avec plus ou moins de temps pour le dire. Alors, pour tous ceux que je ne croise pas mais que cela intéresse, c’est posé là.

Le jeudi 29 septembre, vers 16h30, le 1er adjoint de Metz où je suis conseillère municipale d’opposition (de gauche) et qui remplaçait le Maire en arrêt maladie, m’a interpelée en me disant “Madame Picard arrêtez de rire, vous allez faire pipi dans votre culotte”. S’en est suivi une explication entre lui et moi, où il a fini par s’excuser tout en ajoutant qu’il fallait que j’avoue “que cette phrase était tellement bien choisie”, ce que je ne trouvais pas, puis une explication de vote de Marina Verronneau qui siège dans le même groupe que moi lui expliquant être “choquée” par ses propos ce à quoi il répondit “ça se soigne”. A ce moment là, nous avons décidé de quitter le Conseil Municipal et nous sommes rendus dans la salle attenante.

Le vote eut quand même lieu, sans nous. Puis le Docteur Khalifé, 1er adjoint, nous rejoignit pour “calmer le jeu”. Il s’excusa, ne comprenant sans doute pas pleinement la situation. Nous exigeâmes des excuses publiques puisque l’attaque fut aussi publique, sinon nous ne revenions pas dans la salle du conseil. Il accepta.
Le reste du conseil s’est passé plus calmement.

Le Républicain lorrain publiait durant le conseil un entrefilet sur cet échange intitulé “Le baptême du feu” où le journaliste expliquait que mon rire était ironique et donnait une des raisons à celui-ci.

Le soir, je publiais sur mes comptes instagram et facebook l’extrait de l’altercation tirée du compte youtube de la mairie et faisant office de procès verbal du Conseil municipal.
Le lendemain matin, cette vidéo était reprise par une journaliste après un échange en privé, et Marina Verronneau en publia une autre (avec le “ça se soigne” et son “on se lève et on se casse” qui marquait notre sortie). Les réseaux sociaux étant ce qu’ils sont, le soir, la France connectée était au courant.

Je recevais beaucoup de messages de soutien, d’amis, de camarades, d’élus, et d’inconnus. Et je vis beaucoup de papiers qui se ressemblaient tous être publiés et republiés, sans la ligne sur la raison de mon rire qui se trouvait dans le Républicain Lorrain. Beaucoup de réseaux féministes firent des articles, posts, images, vidéos sur cela. Mais personne ne me demanda ce qu’il en était, sauf la Secrétaire nationale à l’égalité femme/homme du Parti socialiste, dont je fais partie (du PS et de son secrétariat national).

Le lundi, un journaliste de La Semaine (hebdomadaire local) me téléphonait pour une interview, elle était publiée sur leur site le soir même. Il retenait surtout le fait que j’avais détesté les attaques racistes et/ou âgistes contre le 1er adjoint, et que je me sentais pas être la victime que le buzz avait fabriqué : je fais de la politique, je sais prendre des coups, et les rendre. D’ailleurs beaucoup de mes soutiens, publics et privés, ont salué la dignité de ma réponse et c’est sans doute ce qui comptait le plus pour moi : remettre de la dignité au sein du conseil de notre ville.

Toute cette histoire a fait le tour, de France Inter à NRJ chez Cauet, en passant par yahoo actu, TF1, BFM et des journaux espagnols. Mais dans le buzz, il manquait quelque chose. Il manquait moi. Pourtant, j’étais sensé être au centre de cette histoire.

Personne ne voulait savoir pourquoi je riais.
Personne ne voulait savoir ce que je défendais.
Personne ne voulait savoir qui nous étions.

Alors je vais l’expliquer ici. Je ne riais pas parce que je traînais sur les réseaux à lire des blagues. Je riais jaune, de colère démocratique et républicaine.

Nous parlions du point sécurité, G. Laloux du RN venait de faire une parfaite sortie xénophobe sur le fait que l’insécurité était due aux migrants. Je n’étais pas surprise : c’est son thème favori. Mais nous avions parlé avant lui, et nous n’allions pas pouvoir lui répondre de front, je ne me voyais pas l’écouter en étant placide. Je n’aime pas le racisme, ni les raccourcis fainéants.

Après, P. Thil avait joué son rôle de leader (pour un soir) du groupe majoritaire en tirant à boulets rouges sur l’inaction de la gauche au pouvoir durant les 2 derniers mandats. Alors je faisais mon rôle de défenderesse du bilan de mon camarade ancien Maire en rappelant un peu fort qu’il avait armé la police municipale (ce que j’avais assez décrié à l’époque pour m’en souvenir).

S’en est venu le tour de K. Khalifé, président du conseil ce soir-là, qui balayait tous les arguments. Lorsqu’il s’adressait à G. Laloux, il lui expliquait qu’“il y a les clochards que nous avons tous connus quand on était jeunes, pas M. Roques mais les plus anciens, ceux-là ne posaient pas de problèmes ils faisaient partie du paysage”. Entre la pique condescendante contre mon partenaire de groupe Jérémy Roques et le racisme mal caché de cette phrase, ma patience avait atteint ses limites. Et lorsque le Dr Khalifé a continué en expliquant qu’il n’y avait aucun problème entre le Maire et le Préfet (alors que l’un est l’autre s’invectivaient par voie de presse depuis 2 ou 3 semaines), et qu’il n’était pas question d’en faire “une question politique”, j’ai sans doute dit à voix haute le fond de ma pensée : on se fiche de nous!

C’est à ce moment-là qu’il m’a invectivée. Parce que j’avais vu son sous-entendu raciste, parce que j’avais vu la couleuvre qu’il essayait de faire avaler aux messins. Ce dévoilement l’a suffisamment troublé pour qu’il oublie dans son langage que je représentais les messins et que lui aussi, pour qu’il oublie toute bienséance, pour que le mépris soit flagrant.

Ce n’est pas la première fois que cela arrive dans un de nos conseils municipaux, mais d’habitude c’est par monsieur le Maire en personne, ou un de ses snipers, pas par son 1er adjoint. Opposition imbécile, réfractaire, khmers verts, j’en passe et des meilleures… Ce n’est pas le Dr Khalifé qui a dérapé, c’est le Maire qui a donné l’impression que le dérapage était une manière de diriger possible.

Dérapage raciste, aussi. Je me souviens du passage d’une subvention où M. le Maire avait fait durer le débat fort longtemps, donnant et redonnant la parole à l’ancienne présidente du groupe RN. Nous subventionnions alors une association faisant mémoire d’une ratonnade faite par les para contre les algériens de Metz, durant la guerre d’Algérie. Ratonnade faisant suite à une bagarre dans un dancing. Le débat avait tourné autour du fait que 2 paras et le patron du bar étaient morts dans la bagarre ce qui aurait dû, pour eux, équilibrer avec la ratonnade. Le Maire avait fini par dire “Je ne vois pas bien la différence entre une rixe à la sortie d’un dancing et une ratonnade”, j’avais dû, en explication de vote, rappeler que “la différence, c’est le racisme”.

Voilà ce que je défendais : l’égalité et la démocratie.

Et pourtant, quand on m’a défendue, moi, on a utilisé parfois des arguments racistes et âgistes. Il serait libanais, ce serait pour cela qu’il serait sexiste. Il serait vieux, ce serait pour cela qu’il serait sexiste. Non.

C’est un mandarin-carabin. Il a donc pour habitude, qui n’a rien à voir avec l’âge ou l’origine, de ne pas être impunément contredit. S’il a utilisé une expression familière, cela j’en suis certaine, c’est parce que nous nous entendons bien (tant qu’il ne m’explique pas qu’il faut arrêter de faire de tel ou tel sujet un sujet politique, comme si la politique était sale, lui qui est dans son 3è mandat). Mais il fut chef de service hospitalier durant une bonne partie de sa carrière. Allez faire un tour dans les services et dans les blocs opératoires pour voir quel respect y règne, pas partout, mais beaucoup beaucoup trop souvent. Ce n’est pas clairement du sexisme : c’est du mépris condescendant pour tous ceux qui sont sensés être inférieurs aux chefs, hommes ou femmes. Demandez aux internes. Demandez aux infirmiers. C’est du rapport de force de classes sociales. C’est de l’écrasement social. Et c’est contre cela que je suis devenue socialiste.

Mais mon altercation avec lui ne fut qu’un moment. Nous en aurons d’autres. Et nous aurons à nouveau l’occasion d’échanger voire de travailler ensemble sur certains dossiers. Dans mon altercation avec lui où j’ai été réduite à l’état d’objet (au sens philosophique), j’ai pu regagner mon rôle de sujet lorsque j’ai gagné le droit à des excuses publiques.

Ce ne fut pas le cas dans le buzz. Ce buzz, monté en épingle comme il se doit par les réseaux sociaux, tenu par beaucoup de réseaux féministes, ne m’a jamais proposé de redevenir le sujet de cette histoire. J’étais l’objet d’une guerre contre le patriarcat. J’étais un objet sans pensée, sans idéaux, sans combat, pour un combat que je vois encore plus maintenant comme ce que je ne veux pas faire.

Oui, je trouve normal et bénéfique que les réseaux féministes aient pris ma défense. Non, je ne trouve pas normal qu’ils l’aient fait sans connaître le fond de l’histoire. Est-ce que j’étais en faute ou non ? Est-ce que j’avais quelque chose à dire ou non ? Rien de tout cela ne m’a été demandé. J’ai passé la journée du buzz à voir ma batterie se décharger de notifications sans qu’un seul message privé me parvienne d’eux.elles, et je suis pourtant assez facilement trouvable. Pas un seul moment on m’a demandé si j’avais un nouvel angle à donner à cette histoire. Pas un seul moment on ne m’a demandé si j’allais bien, comment je vivais cela.

Si je m’étais sentie victime de l’attaque du 1er adjoint, l’augmentation de la dépossession de ma personne par ce buzz aurait sans doute été délétère. Mais je sais comment fonctionne le monde, alors je l’ai regardé, et j’ai attendu. Rien n’est venu.

Mes cher.e.s camarades féministes, n’oubliez pas les autres -istes, n’oubliez pas que les victimes sont d’abord des personnes, n’oubliez pas que la politique c’est plus large que la chute du patriarcat, parce que ce dont nous avons besoin c’est d’être tous traités en sujets de la société, et plus en objets.

Depuis des semaines, je me demande comment vit tout ce tapage médiatique Mme futur-ex-Quattenens. Lui m’importe peu, j’avoue. Je pense à elle, dont le patron, les collègues, les cousins, la grand-mère si elle vit encore, savent qu’elle s’est pris une claque par son futur-ex-mari, dont les enfants savent ou sauront, alors qu’elle n’avait fait qu’une main courante. Etait-elle d’accord pour ce tapage, cette publicité de son intimité ? La main courante, était-ce pour se protéger, par peur, ou juste pour le jugement de divorce et que cela se dépêche ? Depuis un mois, je me dis que cette pensée qui ne me lâchait pas était sensée.

Alors, ici, je redeviens le sujet de ma personne.

Je ne me bats pas contre le sexisme, je me bats contre le mépris. Et j’ai souvent été méprisée par des hommes mais aussi par des femmes, des femmes qui aiment défendre les femmes-victimes, qui aiment qu’on les défendent elles, mais qui essaient d’écraser les femmes qui les regardent dans les yeux, celles qui leur disent ce qu’elles pensent. J’ai été insultée par des hommes, avec le silence complice des femmes autour, voire participant à la vindicte, les mêmes qui ont parfois pris ma défense lors de cet épisode.

Mais j’ai été bien souvent soutenue par des hommes et des femmes non pas pour nos genres mais pour nos personnes, parce que nos personnes s’accordent, parce que nos idéaux s’accordent. J’ai bien plus été portée par les amitiés fugaces ou tenaces que blessée par des cons. C’est tout ce qui compte.

Ce que je sais, c’est qu’il ne faut plus laisser passer le mépris. Même lorsque c’est quelqu’un que nous n’aimons pas qui est méprisé, cela n’apporte rien. Combattre les idées, combattre les politiques, oui, avec force ! mais mépriser rend aigre.

Pour ceux qui sont arrivés jusque là, merci d’avoir pris ce temps. Cet épisode n’est pas, comme certains me le disent en haussant les épaules « un épisode malheureux » mais la réalité crue de nos vies. Mais c’est à nous de jouer maintenant, à nous qui voulons bien du grivois mais pas du mépris, qui voulons de la joie sans écrasement, à nous qui voulons vivre libres de prendre les choses en main, et de dire non à ce qui nous dérange. Le nouveau monde n’a jamais été aussi proche d’advenir, à nous de choisir ses couleurs. (Metz, le 1/11/2022)

OXI et etc…

« Nous demandons qu’il soit fait une instruction aux citoyens pour diriger leurs mouvements. Nous demandons qu’il soit envoyé des courriers dans tous les départements pour les avertir des décrets que vous aurez rendus.
Le tocsin qu’on va sonner n’est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, messieurs, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée. »
Danton, 2 septembre 1792.

Telle Paris se leva pour la France, la Grèce peut, aujourd’hui, se lever pour l’Europe.

Le tocsin de Metz, la tour de Mutte, a été remis en fonction la semaine dernière. Son son résonne à nouveau dans la ville. Hasard, sans doute mais il n’avait pas sonné depuis 1919 et le retour de l’Alsace-Moselle à la France par la signature du Traité de Versailles. Il se remit à tinter de son son grave qui prend le corps en entier, la même semaine où Tsipras décida de demander au peuple de Grèce quelle bataille il faut mener.

Je suis du côté du NON. Je suis du côté d’une Europe humaine. Je dis NON à une Europe dirigée par des capitaux. Je suis aux côtés d’Alexis Tsipras et de l’Europe qu’il veut construire. Elle est responsable, elle est solidaire, elle est éclairée et intelligente.
Je suis aux côtés de Tsipras comme je l’étais de Martin Schulz quand il disait que l’ « austérité en Europe est une erreur ».
Je suis aux côtés de Tsipras comme je l’étais de François Hollande quand il disait qu’ « il n’y a pas qu’une seule politique possible ».
Je suis aux côtés de Tsipras, parce qu’il a le courage de tenir sa parole. Parce que son peuple, nos peuples, l’Europe compte plus pour lui que la BCE, le FMI et des technocrates qui prennent des décisions si éloignées de nous qu’ils noient notre amour de ce qu’ils devraient représenter et le transforme en une méfiance épidermique.
Je suis aux côtés de Tsipras, parce que lui pense encore que la politique existe. Que les hommes debout peuvent avancer mieux.

Il n’est pas le seul.

Ce qu’ils font à Tsipras, au peuple grec, c’est un double broyage made by TINA. Ils le font à Tsipras, mais surtout au peuple grec. Ils le font au peuple européen aussi. Ce que nous voyons comme pressions, comme mensonges, comme revirements, est ce que nous aurions subi si François Hollande avait renégocié le Traité Merkozy. Ce qu’ils font au grec, c’est l’arrière-pensée en forme de bras d’honneur qu’ils nous font à chaque fois que nos dirigeants acceptent sans sourciller des règles dictées par les marchés dérégulés.

Alors à ce bras d’honneur, je dis NON. Pas parce que je ne respecte pas ce ils qui me nie, pas parce que je pense qu’il faut faire chuter les marchés par-delà les océans. NON. Je pense simplement qu’il n’y a pas qu’une seule politique possible, je pense que le Peuple ne peut être nié.

A notre génération, on demande de grandir et de vieillir dans la flexibilité ‘obligée’, ‘dictée’ par les circonstances. Alors on a appris : la FLEXIBILITE. Nous le sommes devenus. Nous ne mettons pas nos œufs dans un seul panier. Surtout percé.
Toi, Europe des technocrates, tu as bâti une génération d’êtres flexibles, adaptables à toutes les précarités, qui avale les manques comme un moindre mal.
Toi, Europe des technocrates, tu n’as pas vu que nous étions restés humains.
Alors, tu nous as rendus capables de faire changer le monde, puisque tu nous empêches d’avoir un monde personnel constant. Même inerte, nous saurons le faire bouger.

Nous vivons tant de choses hors des carcans de ce qu’ils comptabilisent. Toutes ces choses qui nous rendent heureux sont hors des marchés, hors du CAC40, ne sont pas touchées par les fluctuations des agences de notations. Nos sourires, nos émotions, notre raison de vivre se construit ailleurs que dans la réussite glorieuse qu’ils ont cassée. Alors, voilà : nous sommes LIBRES.

Tsipras a raison : il faut un système de santé, un système d’éducation, et une capacité à l’inventivité et du respect. Pour qu’un peuple avance, il faut cela. Le reste, il le créera lui-même. Un peuple n’est en inertie que lorsqu’il souffre, s’appauvrit intellectuellement, n’est plus en capacité de s’émerveiller.

Ce soir, j’espère que le tocsin du NON à l’Europe inerte dépendante des marchés sonnera. Ce soir, j’espère que le peuple grec nous fera ouvrir les yeux sur la vérité : nous sommes européens, nous sommes interdépendants, nous sommes ensemble, et nous sommes libres de construire quelque chose qui nous ressemble.

 

 

 

 

 

pendant-guerre

Faire un pas de côté.

Demain, j’enterre la dernière sœur de mon grand-père Picard. Demain, nous officialisons le changement de génération chez les Picard.

Clémence Paul et EmileClémence, Paul et Emile, vers 1922 (?)

Emile Picard était mon arrière-grand-père, je ne l’ai jamais connu. Je ne saurais même pas dire quand il est mort. Je demanderai tout ça à mon père. Mais il était beau. Très beau. Si beau.
Clémence, sa femme, Clémence Picard née Martin dans le pays des étangs, en 1891, je l’ai connue jusqu’à sa mort le 1er janvier 1992 au matin. C’était ma mémère, ma « petite mémère ».
Elle était la mère de Paul mon merveilleux grand-père, de Gabriel, de Marguerite et de Marie-Thérèse. Mon Grand-Père, Paul, je ne l’ai que peu connu mais je l’aime toujours. Merveilleux, oui, parce qu’il était magicien : il était si présent dans ma vie malgré sa mort qu’il est toujours une merveille pour moi. Encore aujourd’hui.
Il fut le père de mon père. Je ne vous dis pas comment il s’appelle parce qu’il est là, il me lit, et ça ne vous regarde pas. Papa, Grand-Père, Mémère. Et moi. On a brossé le XXème siècle. On a déroulé cette ligne généalogique hier avec mon fils qui est en train d’apprendre le siècle à l’école.

Mémère est née quand Metz était prussienne. Quand ma terre n’était pas la vôtre.
Grand-Père est né juste après-guerre, en 1919, quand ma terre a acceptée de redevenir vôtre.
Papa est né juste après-guerre, en 1949, quand ma terre était redevenue nôtre pour la 2è fois en peu de temps.
Elles étaient moches ces guerres. Elles salissaient, détruisaient, tuaient. Affamaient aussi. Elles ont transformé nos vies. Elles ont aussi figé quelques modes de pensée.

Mon arrière-grand-mère, Mémère, était née moins de 20 ans après la Commune pour vous, pour nous alsaco-mosellans elle était née quelques années après la défaite. Elle a traversé la 1ère guerre mondiale. Elle m’appelait « mom’feu ». Elle parlait le patois lorrain et a toujours refusé de parler allemand après 1918. Alors c’était dur d’être à Metz pendant la guerre, la seconde, quand Metz était allemande, quand Metz devait parler allemand.
Elle avait cousu des croix de Lorraine dans le corsage de ses filles, pour qu’elles sachent qu’elles n’étaient pas allemandes mais lorraines.
Son fils aîné était parti à Lyon. Son fils cadet était parti avec les Malgré Nous. Laissé pour mort, récupéré sur le front russe. Emprisonné des deux côtés. Sauvé. Il était beau mon grand-oncle Gaby.

Elle avait vu l’Indochine et l’Algérie emmener des garçons sous des latitudes où elle n’est sans doute jamais allée.
Et elle est morte après avoir vu la scission du monde en deux camps tomber, cette scission qui avait rythmé nos vies pendant si longtemps. Elle est morte quelques mois après la chute du mur. Ma mémère à moi, elle a vu tout ça. Mais ce qu’elle faisait le mieux, c’était nous prendre la main, pour nous toucher, pour rendre réelle notre présence, nos existences.

Elle a vu tout ça. Et pourtant, elle a toujours continué, en mettant tel un petit Poucet égrenant ses cailloux, toujours de l’entraide et de l’amour dans tout. Même dans ses râleries.

Mon fils lui, est né en 2006. Au XXIème siècle. 5 ans après le 11 septembre 2001. Il n’est pas né après-guerre, lui et sa sœur en 2009 sont nés pendant-guerre. Un pendant-guerre invisible et pernicieux. Mais oui, pendant-guerre. On ne naissait que peu pendant les autres guerres, les vraies guerres parce que les hommes étaient au front et parce qu’on vivait la guerre dans le quotidien et quand on a faim, on n’enfante pas. Là, ils meurent un par un. Et la nourriture est plus chère, mais on en a encore. Alors on enfante.

On ne sait pas comment faire la guerre d’aujourd’hui. Nous avons de vieux logiciels. Nous avons les pantalons rouges napoléoniens sur un terrain sablonneux. Mais surtout, nous refusons de comprendre que nous sommes en guerre, non pas contre une communauté, non pas contre un état, non pas contre une personne et sa légion, non. Nous sommes en guerre, depuis 13 ans maintenant, contre l’Hydre de Lerne.

Nous n’y arriverons jamais seuls. L’Occident tel qu’on le pense n’existe plus et ce n’est pas grave. Nous ne sommes plus des patries colonialistes, impérialistes, hégémoniques et ça va aller quand même. Nous n’avons plus ce pouvoir-là. Nous devons donc trouver nos frères, et demander à leurs enfants de nous aider et de cautériser chaque endroit où nous couperons une tête.
Héraclès tua l’Hydre comme ça : en demandant de l’aide au fils de son frère. Nous, enfants d’Abraham, devrions trouver les fils d’Ismaël pour faire la guerre contre l’Hydre avec eux.

Parce que ce n’est pas une guerre Orient / Occident. Ce n’est pas une guerre Islam / Chrétienté. C’est une guerre terreur / raison.

Ils auront gagné la guerre quand tous, nous paniquerons et aurons peurs de nos frères.

Dans mes nuits blanches…

5000 ans

 

45 ans, un pied sur la lune. Puis l’autre. Puis des pas. Puis un autre pied, un nouveau, qu’on oublie, le second homme. Puis son deuxième pied.

C’était il y a longtemps. Mais en fait, pas tant que ça. C’était il y a un monde d’ici. C’était il y a 45 ans, quasi jour pour jour. Même pas un demi-siècle. C’était dans les 30 glorieuses, mais vers la fin. C’était juste avant le début de la re-fin. Cyclique fin. Recommençante fin. C’était à un moment de notre histoire où l’Ouest et l’Est dépensaient sans compter pour montrer à l’autre sa puissance, en espérant ne jamais avoir à l’utiliser pour de vrai. C’était à un moment où on se pensait tous invincibles, en fait. On se prenait pour les maîtres du monde.

Et depuis, le Monde se rappelle à nous. C’est la planète, la superpuissance du Monde. Pas nous.

 

 

« Préhistoire et protohistoire / Orient.

Vers 3000, le déluge. (Hypothèse de plusieurs inondations et éruptions catastrophiques.) Construction de digues et de canaux en Egypte (Nil) et en Mésopotamie (Euphrate et Tigre) Le récit de la Bible correspond à l’Epopée de Gilgamesh.

L’apparition des grandes civilisations. A la suite de la révolution néolithique, les grandes civilisations urbaines apparaissent (généralement concentrées autour de grands fleuves), et l’ère historique commence. Civilisation égyptienne sur le Nil, de la Mésopotamie sur le Tigre et l’Euphrate, de l’Inde sur l’Indus et de la Chine sur le Houang-ho. L’élément décisif est la modification climatique amorcée dès le Mésolithique : dessèchent d’immenses régions (ceinture désertique de l’ouest à l’est : du Sahara à la steppe kirghize). La population augmente, le sol s’épuise, la sécheresse se prolonge et les habitants des régions désolées émigrent vers les oasis fluviales ; Pour y vivre, il faut résoudre collectivement les problèmes qui s’y posent. Comme une partie de la population est libérée de la production de nourriture, elle est libre pour d’autres tâches (artisanat, défense, culture, administration, technique). Naissance d’une société différenciée par division du travail, émancipation des différents métiers et complication des processus de production. (…)

Langage, culture et religion font naître une communauté de sentiments et de pensées. L’expansion des relations commerciales conduit à une multiplicité d’influences et à une plus grande largeur de conceptions. »

in Atlas historique, ed. Perrin, 1997, p.13.

 

 

5000 ans. Entre le déluge et le pied sur la lune, environ 5000 ans, à la louche.

Dans ce Croissant Fertile est né notre Nous. Et aujourd’hui, nous le pensons différent et dangereux. Ou pire : lointain.

Dans cet endroit est né le Livre. Dans son côté religieux, les trois religions du Livre. Et puis dans son côté pratique : l’écriture. L’Histoire est née avec elle.

 

Nous y avons appris à former une société. Entre Le Caire et Téhéran, nous sommes ensemble sortis de la préhistoire.

Là-bas.

Depuis nous avons rejoint la Lune. Ce n’est pas rien. La Lune.

 

Nous avons formé une société lorsqu’il a fallu, pour vaincre les éléments, se mettre ensemble et se partager la terre et les tâches. Il a fallu échanger pour partager. Alors, nous avons formé une société. Des langages, des codes, des ordres. Tout ça s’est créé là-bas.

 

 

C’était il y a 5000 ans. Et il y a 45 ans, un homme, puis un deuxième mettaient un pied sur la Lune.

Depuis l’Homme doit apprendre qu’il n’est pas divin. Il y a cru mais c’était un leurre. La seule invincibilité qui vaille, c’est le partage des tâches, l’entraide, la société c’est le groupe, ensemble, qui a vaincu les déluges et qui a fait entrer l’Homme dans l’Histoire, dans le Croissant Fertile.