Jour 10 : Silence de l’angoisse

Aucune photo. Rien. Des choses de la veille. Rien du jour là. Rien du mardi 24 mars 2020, passé en silence, à essayer de faire taire l’angoisse qui est né la veille. Toute la journée, chercher son souffle. Il s’est posé là, au bord du canal le lundi midi, lorsqu’il a fallu faire demi-tour alors que je voulais continuer à marcher. Marcher, marcher, marcher. Jusqu’à ce qu’un Autre me prenne et me dise “ça va, ça ira”.

Mais non. Faire demi-tour et n’être pris en charge par personne. Continuer à prendre en charge les miens. Devoir.

Lundi, 13h, arrivée au Leclerc.
Dans l’Hyper que je connais, suivre la liste longuement élaborée. Marly, car j’ai besoin d’une imprimante. J’ai besoin d’un hypermarché.
Dès le parking, deux sensations qui se disputent en moi : de la gratitude envers ceux qui travaillent, ceux qui font tout pour que tout se passe au mieux, pour notre sécurité, et de la stupeur envers ceux qui viennent en couple, comme si c’était une promenade.

Gratitude et stupeur

J’avance dans les rayons alors que ces gens ne font pas attention, qu’ils s’en fichent de l’Autre, qu’ils font leur petit chemin, leurs petites courses, dans leur grand espace, et réduisent d’autant notre espace, à nous, les autres. Ils s’en fichent. On peut crever, ils s’en fichent. Ils veulent juste savoir qui va chercher l’huile, mais n’oublie pas de prendre les herbes, aussi. Et toi, tu fais tes courses pour 3 semaines, pour toi et tes enfants. Tes enfants. Qui ont besoin de toi, de toi en forme, parce qu’il faut tenir, tenir, tenir. Et eux là, ils se demandent, l’un à côté de l’autre dans ce rayon-là, puis dans celui d’après et celui d’encore après, si ce qui est sur la liste est bien sûr ou s’il faut changer les choses. Et ils prennent leur espace, comme si ce n’était que le leur. Que le leur. Comme si personne d’autre que leurs petites personnes, qui s’aiment, qui ne supportent pas d’être séparés, tellement pas qu’ils ne peuvent pas venir seuls faire leurs putains de courses, comme si personne d’autre n’existait.

J’avance dans ces rayons et tout à coup, respirer est difficile. Difficile. Métallique. Je suis malade ? Déjà ? En quelques rayons, déjà malade ? Le virus, si vite ? Respiration difficile, douloureuse, comme si mon plexus n’était plus solaire, mais d’acier. De l’acier froid, qui plombe. Dans ma poitrine. Là, entre les rayons pleins et les rayons vides. Trop difficile de respirer.

Et je me souviens. Je me souviens que depuis des années, je ne viens presque plus au Leclerc. Une ou deux fois par an, seulement. Pour la rentrée, toujours. Et puis si j’ai besoin de quelque chose pour la voiture, ou de jouets pour Noël… Mais non, je n’y vais plus. Je vais, dans cet ordre de priorité, au marché puis au marché couvert, puis au Lidl, puis au Simply : supermarché, petit supermarché. Reflexe de quand j’étais très pauvre, pour manger sain en dépensant peu. Et ça nous suffit pleinement. Et ce sont de petits bonds de courses, un jour là, un jour ici. Mais ce sont des tailles humaines, des gens humains, des sourires, des échanges, des habitudes. Ce sont des clients – peut-être les mêmes qu’à l’hypermarché – qui se rappellent qu’ils sont autant humains que nous, ni plus, ni moins.

Alors, je me souviens que la période est anxiogène, je me souviens que les angoisses troublent la respiration. Alors, j’essaie de faire en sorte que mon esprit reprenne lien avec mon corps et qu’ils aillent tous deux vers la réalité, pas la peur. Alors, je continue à avancer. Ça va et ça vient, de rayon en rayon. Respirer. Sentir ce métal dans mes bronches. Aller à la caisse. Discuter avec les caissières. Nous moquer des gens, de leur inconscience, des tous petits paniers, des couples, des familles entières. Parler de la foule du matin, de l’absence de pause, mais là ça va mieux. Payer. 3 semaines d’un coup et des fournitures qui n’auraient jamais été nécessaire sans confinement. Payer beaucoup.

Et jusqu’au surlendemain matin, après la nuit, sentir ce poids dans la poitrine. Mon angoisse, c’étaient vous, les anonymes inconscients d’être au monde au milieu du monde. Mon angoisse, c’était cette société qui nous tue : celle du mètre linéaire, celle de la tête de gondole, celle de la caisse automatique, celle des choses à avoir.

Cette ville que l’on a, on la mérite. Les “hyper” viennent du fait qu’on ne peut plus prendre le temps de vivre, d’acheter tranquillement, il faut tout en un, tout en une fois, avec parking devant. On peut s’en plaindre, mais qui est assez fou pour avoir un job à temps plein, des activités en dehors, deux enfants à élever, aucune aide, et a quand même envie de faire 8 ou 10 fois la queue, au moins, toutes les semaines pour avoir et à manger, et du PQ, et des livres, et du thé, et du pain… Qui prend ce temps ? A qui le laisse-t-on ? Personne.

Et pourtant, si c’était cela, la respiration humaine…?
Si c’était nous passer de tout ce qui est “hyper” pour trouver tout ce qui est “humain”, à notre échelle, d’hommes et non de dieux.

pendant-guerre

Faire un pas de côté.

Demain, j’enterre la dernière sœur de mon grand-père Picard. Demain, nous officialisons le changement de génération chez les Picard.

Clémence Paul et EmileClémence, Paul et Emile, vers 1922 (?)

Emile Picard était mon arrière-grand-père, je ne l’ai jamais connu. Je ne saurais même pas dire quand il est mort. Je demanderai tout ça à mon père. Mais il était beau. Très beau. Si beau.
Clémence, sa femme, Clémence Picard née Martin dans le pays des étangs, en 1891, je l’ai connue jusqu’à sa mort le 1er janvier 1992 au matin. C’était ma mémère, ma « petite mémère ».
Elle était la mère de Paul mon merveilleux grand-père, de Gabriel, de Marguerite et de Marie-Thérèse. Mon Grand-Père, Paul, je ne l’ai que peu connu mais je l’aime toujours. Merveilleux, oui, parce qu’il était magicien : il était si présent dans ma vie malgré sa mort qu’il est toujours une merveille pour moi. Encore aujourd’hui.
Il fut le père de mon père. Je ne vous dis pas comment il s’appelle parce qu’il est là, il me lit, et ça ne vous regarde pas. Papa, Grand-Père, Mémère. Et moi. On a brossé le XXème siècle. On a déroulé cette ligne généalogique hier avec mon fils qui est en train d’apprendre le siècle à l’école.

Mémère est née quand Metz était prussienne. Quand ma terre n’était pas la vôtre.
Grand-Père est né juste après-guerre, en 1919, quand ma terre a acceptée de redevenir vôtre.
Papa est né juste après-guerre, en 1949, quand ma terre était redevenue nôtre pour la 2è fois en peu de temps.
Elles étaient moches ces guerres. Elles salissaient, détruisaient, tuaient. Affamaient aussi. Elles ont transformé nos vies. Elles ont aussi figé quelques modes de pensée.

Mon arrière-grand-mère, Mémère, était née moins de 20 ans après la Commune pour vous, pour nous alsaco-mosellans elle était née quelques années après la défaite. Elle a traversé la 1ère guerre mondiale. Elle m’appelait « mom’feu ». Elle parlait le patois lorrain et a toujours refusé de parler allemand après 1918. Alors c’était dur d’être à Metz pendant la guerre, la seconde, quand Metz était allemande, quand Metz devait parler allemand.
Elle avait cousu des croix de Lorraine dans le corsage de ses filles, pour qu’elles sachent qu’elles n’étaient pas allemandes mais lorraines.
Son fils aîné était parti à Lyon. Son fils cadet était parti avec les Malgré Nous. Laissé pour mort, récupéré sur le front russe. Emprisonné des deux côtés. Sauvé. Il était beau mon grand-oncle Gaby.

Elle avait vu l’Indochine et l’Algérie emmener des garçons sous des latitudes où elle n’est sans doute jamais allée.
Et elle est morte après avoir vu la scission du monde en deux camps tomber, cette scission qui avait rythmé nos vies pendant si longtemps. Elle est morte quelques mois après la chute du mur. Ma mémère à moi, elle a vu tout ça. Mais ce qu’elle faisait le mieux, c’était nous prendre la main, pour nous toucher, pour rendre réelle notre présence, nos existences.

Elle a vu tout ça. Et pourtant, elle a toujours continué, en mettant tel un petit Poucet égrenant ses cailloux, toujours de l’entraide et de l’amour dans tout. Même dans ses râleries.

Mon fils lui, est né en 2006. Au XXIème siècle. 5 ans après le 11 septembre 2001. Il n’est pas né après-guerre, lui et sa sœur en 2009 sont nés pendant-guerre. Un pendant-guerre invisible et pernicieux. Mais oui, pendant-guerre. On ne naissait que peu pendant les autres guerres, les vraies guerres parce que les hommes étaient au front et parce qu’on vivait la guerre dans le quotidien et quand on a faim, on n’enfante pas. Là, ils meurent un par un. Et la nourriture est plus chère, mais on en a encore. Alors on enfante.

On ne sait pas comment faire la guerre d’aujourd’hui. Nous avons de vieux logiciels. Nous avons les pantalons rouges napoléoniens sur un terrain sablonneux. Mais surtout, nous refusons de comprendre que nous sommes en guerre, non pas contre une communauté, non pas contre un état, non pas contre une personne et sa légion, non. Nous sommes en guerre, depuis 13 ans maintenant, contre l’Hydre de Lerne.

Nous n’y arriverons jamais seuls. L’Occident tel qu’on le pense n’existe plus et ce n’est pas grave. Nous ne sommes plus des patries colonialistes, impérialistes, hégémoniques et ça va aller quand même. Nous n’avons plus ce pouvoir-là. Nous devons donc trouver nos frères, et demander à leurs enfants de nous aider et de cautériser chaque endroit où nous couperons une tête.
Héraclès tua l’Hydre comme ça : en demandant de l’aide au fils de son frère. Nous, enfants d’Abraham, devrions trouver les fils d’Ismaël pour faire la guerre contre l’Hydre avec eux.

Parce que ce n’est pas une guerre Orient / Occident. Ce n’est pas une guerre Islam / Chrétienté. C’est une guerre terreur / raison.

Ils auront gagné la guerre quand tous, nous paniquerons et aurons peurs de nos frères.

Live is a stage.

Obama vs Russia

S’il y a un état shakespearien, ce sont les USA. Tout y est scène. Et leurs images se sont tant propagées que tout de suite, Marine One nous saute aux yeux.
The West Wing, 24, NCIS… on l’a tellement vu, Marine One. On le connaît. On sait que le président des Etats Unis d’Amérique se déplace dans quelques coucous, dont celui-là.
On sait qu’il est One juste parce qu’il va rentrer dedans.
Qu’est-ce qu’Obama est venu nous vendre comme story-telling ?

 1. Est / Ouest = good / bad : on gère.

Nous retombons donc sur nos pattes. Non parce que ces derniers temps, quand même, c’était le bazar. Voilà, là, c’est super facile. Obama vs Poutine. Le premier qui rit qui y est. Et hop : la terre tourne de nouveau rond. Youkaïdi.

Non, en plus on connaît. La crise de Cuba, tout ça, on sait bien qu’ils n’iront pas très loin. Des « petits » peuples mourront sans doute sous des « dommages collatéraux », mais ça va… on a déjà eu ça. Cool.

Tranquille.

Ils ont la bombe mais ne l’utiliseront pas. Leur économie tient sur nous, tous, toute la planète. Et ce sont des hommes d’affaire avant tout, rigolez pas. Ils ont troqué leurs soldats par des courtiers. Ils savent ce qu’ils misent. Ils feront pas tapis.

 

 2.  Ah oui, il y a encore « les autres »

Les autres ont crû lorsque ces deux-là se regardaient dans le blanc des yeux depuis les années 70… la démocratie rayonnante les a mis en place par ci par là. Les autres ils sont filous. Ils ne respectent pas les règles. Genève, rien à faire. Ils ne font même pas la « guerre » ils font du « terrorisme ». C’est pas qu’on ne les ait pas vu arriver, c’est juste qu’ils n’utilisent pas les règles. On ne sait même pas pour quoi ils font leur guerre. On sait juste qu’ils nous tuent, nous, démocrates et plutôt tolérants de toutes les couleurs, avec une préférence certaines pour ceux qui ne les embêtent pas vraiment. Personne ne se demande vraiment pourquoi, parce que l’horreur ne peut pas avoir de réponse intelligible. Il n’y a pas de réponse tolérable. « Parce que ». Voilà, « parce que ».

Certains disent « parce que ce sont des monstres » ou « au nom de Dieu ». Oui, au nom de et non pour. Et n’est monstrueux que ce que nous ne comprenons pas. Donc, non, nous ne savons pas.

On lit le monde comme une série américaine. Depuis des décennies. Est vs ouest. Marine One. Occident vs le reste du monde. Jack Bauer. Israel vs Palestine. Le Mossad, la NSA, le KGB…

Là, c’est un chaos incompréhensible car non cartographié. Quel est le lien entre Téhéran et Tripoli ? y en a-t-il un ? vraiment ?

 

 

Et si Obama tentait de sauver le monde en menaçant Poutine, pour nous jouer un air qu’on connaît ?

Une troisième guerre mondiale, très froide, qui serait un peu pareille à la 1 et la 2. Une horreur habituelle.

La statue du commandeur qui arrive à la fin, pour faire taire Dom Juan.

 

Et si ça ne suffisait pas, et si ça ne refroidissait pas assez la fournaise qu’est notre planète ?

 

« A horse ! A horse ! My kingdom for a horse ! »

could be saying Occident tonight.