Parfois, en amitié, il faut savoir se dire quand ça merde. Et même si nous ne sommes pas vraiment amis, je ne peux rien contre la dose d’affection que j’ai pour toi et que j’espère réciproque. Donc voilà.
Cher Benoît,
Si nous ne faisons pas campagne ensemble contre les autres, nous serons obligés de faire campagne l’un contre l’autre. C’est d’un idiot…
Nous sommes dans une impasse politique car nous ne faisons pas de politique, là, mais de la tambouille affective. Les militants de ton mouvement n’ont pas confiance dans celui qui fut le nôtre. Les militants du mien ne veulent plus rien avoir à faire avec ceux qui sont partis pour de mauvaises raisons, sans assumer la défaite commune.
Certes. Nous en sommes là.
Mais cela ne concerne que la France. En Europe, notre bilan commun est différent.
Je sais, tu vas me dire que la Délégation des Socialistes Français a voté pour Juncker au début du mandat, en 2014. OK. C’est le jeu des négociations : lorsque ton groupe a réussi à avoir des positions (très) favorables, tu votes le paquet. Tu le sais. Est-ce que ça m’a réjouit à l’époque ? Point du tout. En plus, en Moselle, on connaissait bien Juncker et je savais que c’était une mauvaise idée. Mais moi je soutenais à ce moment là un socialiste maintenant parti dans la galaxie LFI qui avait, lui, voté contre, contrairement aux eurodéputés de ton parti actuel.
2014. Si je ne m’abuse, le printemps 2014, entre les municipales et les européennes, c’est le moment où toi, personnellement, engageant là dedans tous ceux qui te suivent avec loyauté et ferveur, tu as signé avec Montebourg un pacte de génération avec un certain Manuel Valls qui resta Premier Ministre bien après que vous partîtes des ministères que vous aviez réussi à arracher avec ce pacte, non ?
Tu vois, 2014, c’était il y a une éternité. Ou pas. Tu vois, on peut compter les points. Ou pas.
Mais parlons plutôt de ce qui concerne cette élection qui arrive si vite : les européennes. Pourquoi devons-nous y renvoyer certains des eurodéputés français de gauche qui y sont en ce moment ? Pour moi, et je sais que ton sens politique partage cette analyse avec moi, c’est parce que les sociaux démocrates (ce n’est pas un gros mot que de désirer un socialisme non dictatorial) français qui y sont élus aujourd’hui furent moteur, avec d’autres, de ce qui est sans doute la plus grande avancée politique pour la gauche européenne et donc pour les citoyens européens depuis sa création : ils ont créé un Progressive Caucus.
Depuis le début des années 80, les conservateurs ont leur caucus, leur groupe de droite conservatrice qui écrase toute velléité de gauche. Il a fallu tout ce temps pour que la gauche crée le sien et il n’est, malheureusement, qu’à ses premiers pas. Il pourrait chuter vite et pour longtemps si on n’y prend pas garde.
Si tu penses à l’Europe, et non aux affects internes à la politique française, crois-tu vraiment pouvoir éviter le groupe S&D, quel qu’il soit, dans ce Progressive Caucus ? Tu sais bien que les Verts européens sont parfois plus à droite que nous, et pourtant il ne te viendrait pas à l’idée de les en rejeter ou de rejeter une main tendue par Yannick Jadot…
Le temps n’est pas à la construction ou reconstruction de nos mouvements politiques nationaux sur le dos d’une élection, le temps est bien plus important que ça : il est à la construction d’une gauche européenne qui apprenne à s’organiser pour protéger les citoyens européens. Notre question aujourd’hui est : voulons-nous que la gauche française pro-européenne participe à ce Progressive Caucus et à sa construction ou en avons-nous rien à faire ?
Je n’ai pas envie de faire campagne avec les membres de ton mouvement qui, à longueur de tweets et de posts facebook semblent ne faire qu’une chose de leur journées : nous cracher au visage. Aucune envie. Je suis fatiguée de cela. J’avais déjà vécu cela juste après mon adhésion au PS en 2012 lorsque tu les fis adhérer à la grande motion majoritaire qui allait de toi à Valls (encore lui) et où ils passaient plus de temps à m’expliquer que Maurel et Lienemann ne comprenaient rien et que nous devions disparaître car nous n’existions pas vraiment (!) plutôt que de construire une réelle convergence interne et des barrages à Valls ou Macron. Je suis très fatiguée de cela et des échecs politiques que cela a collaboré à créer. C’est de la politique de batailles pour oublier où est la vraie guerre, où est le vrai sujet. C’est de la diversion injustifiable. Fatiguée de cela, je l’étais, tu le sais. Cela ne m’a pas empêchée de te soutenir lorsqu’il le fallait. Fatiguée, je le suis encore plus maintenant. Et avec ma fatigue vient ma colère.
Colère. Parce que le sujet n’est pas là. Que la misère ne se bat pas minorité contre minorité. La misère se bat minorités contre majorité. Je ne veux pas faire partie de la plus jolie minorité, la mieux décorée, la plus contente d’elle. Je veux faire partie de la majorité, pour labourer la terre de fond en combles, semer et récolter. Je veux voir la droite libérale et financière amoindrie au sein du Parlement Européen. Je veux voir une Europe qui pense protection des êtres avant protection des avoirs.
C’est pour ça que je me suis engagée au Parti Socialiste : parce qu’il me semblait ne plus voir les petites blessures qui font les grandes souffrances de la misère, pour le réveiller. Et je t’ai secoué, comme d’autres, avec d’autres. Et si tu veux une confidence étrange, pour ma première intervention face au CN en décembre, j’ai été comme d’habitude : un peu trop fort mais sincère. Crois le ou non, mais les gens en face de moi, toutes micro obédiences socialistes confondues, ont écouté et entendu. Le parti change depuis non pas votre départ, mais tous ces départs. Nous le savions au tout début des frondeurs : nous avions vu la chute avant 2014, ils ne nous croyaient pas, mais ils étaient simplement en retard, aveuglés ou apeurés. Tu es parti trop tôt pour le voir, mais je te le dis : nous avons quitté le cimetière des éléphants.
La Délégation des Socialistes Français en est la preuve par le travail. Arrivée si petite en 2014, elle a su, à force de batailles et des débats, bouger accepter et changer et surtout, influer sur le travail du Parlement Européen. Parce que c’est cela qui compte : ils l’ont fait. Ils ont fait ce qu’ils ont pu là où ils pouvaient, et souvent plus que ce qu’on osait espérer. Qui aurait dit que le Progressive Caucus allait naître là, tapis entre les hollandais pur jus, les strauss-kahniens, les sans autre avis que la majorité et que la Radicale que nous avions avoir élue en serait une vraiment de gauche ? Qui l’eût cru ?
Perfectionniste, j’aurais aimé plus, mieux, plus clair – et ils le savent. Comme toi en tant que ministre, tu aurais aimé faire plus. Mais regardons ce qui a été fait : faut-il l’oublier, l’éradiquer ?
Sur chacune de nos propres listes il y aura des gens qui n’auront pas confiance les uns dans les autres, alors quoi, on lance des listes composées uniquement d’amis ? Ou on fait de la politique : savoir quel est l’intérêt commun et trouver les meilleurs moyens de le mettre en œuvre ? Je n’ai pas envie de faire campagne avec vous, le mépris de vos plus proches camarades face à nous qui sommes resté dans notre parti qui fut commun est difficilement supportable et il n’a d’égal que le mépris affiché par certains de tes cercles durant la présidentielle, et le reste du temps… Mais je passerai outre ce manque d’envie parce que les européens, les français en Europe, ont besoin que nous fassions campagne ensemble et non les uns contre les autres en ayant peu ou prou les mêmes promesses, les mêmes buts. Et les buts du Parti Socialiste sont clairs. Ils sont écrits, adoptés par le Bureau National depuis septembre, ils sont la base de la négociation d’un projet commun et sérieusement, ils pourraient avoir été écrits par toi.
Je t’écris aujourd’hui pour te dire cela : ce n’est pas une campagne d’amour entre nous que nous appelons de nos vœux, mais une campagne d’amour pour les européens et l’Europe, pour qu’elle ne crève pas de manger ou de respirer, étouffée par les milliards d’avoir enfermés dans des coffres, et que ce combat ne supportera aucun retard. Prenons nos responsabilités en disant “oui, ok, comment ?”, ce sera moins dur à porter dans 20 ans quand on répondra aux questions des “historiens de la chute”. Nous avons déjà dû prendre nos responsabilités à d’autres moments, contre vents et marées, contre le TSCP sans toi ou la déchéance avec toi. Nous n’avons pas toujours réussi mais nous avons au moins l’honneur d’avoir essayé.
Je ne veux pas faire campagne contre toi, contre Guillaume Balas ou Isabelle Thomas. C’est stupide. Et vous le savez bien. Et je ne veux pas non plus les voir disparaître du Parlement Européen. Ils ne sont pas les seuls, mais on a besoin d’eux, tu le sais.
C’est pas perdu puisque tu m’aimes
Un peu moins fort, quand même




