Panser la culture, penser l’art.

Contribution thématique CULTURE
Parti socialiste
Congrès de Marseille, janvier 2023



Depuis toujours, les socialistes ont eu à cœur de développer ce qui est reconnu comme un facteur d’émancipation autant qu’un pourvoyeur d’intelligence et de compréhension du monde : l’art et la culture. Le Parti socialiste, là où il est élu, développe l’éducation artistique et culturelle et l’accès à la culture avec des politiques publiques de prix réduits pour les plus précaires, de développement des festivals ou d’événements d’envergure nationale dont le plus célèbre : la fête de la musique.
Aujourd’hui, même la droite maintient peu ou prou l’éducation artistique et culturelle là où la gauche l’a construite, mais cette consensualité ne dit pas que tout va bien. De ces décennies de politiques publiques de décentralisation, d’institutionnalisation, et de désengagement de l’Etat, il faudrait tirer un bilan, faire le point, et voir si le chemin est toujours le bon. Cette contribution n’est que ce qu’elle est : un pavé sur le chemin. Elle ne remettra pas en cause ce qui fonctionne bien et depuis longtemps, elle posera seulement des questions pour être sûr du chemin que nous empruntons. En France, le bon chemin est gravé aux frontons de toutes nos mairies, immenses ou toutes petites, de l’hexagone ou des outre mer, partout, toujours le même : Liberté, Egalité, Fraternité.

LIBERTE.

Penser l’Art.

La France est tissée de réseaux de labellisations en tous genre et de structures administrativement plus aisées à gérer par le politique, certes. Mais avons-nous fait un vrai bilan d’efficience de ces établissements public de coopération culturelle créés en nombre durant les années 2000 ? Nous, socialistes, demandons un audit de la structuration des politiques culturelles telles qu’elles existent aujourd’hui, pour pouvoir préserver et développer ce qui fonctionne, changer ce qui s’use, avec une règle : que la diffusion et la création soit au centre de ces projets plutôt que leur propre existence. L’objet des structures financées par le public ne peut être accessoire aux structures elles-mêmes.
Les créateurs en arts vivants comme en arts visuels se rendent compte que pour être soutenus par la puissance publique de nos jours, les appels à projet et les cahiers des charges fleurissent, pensés par le politique, voire par les équipes administratives, les artistes sont sous une contrainte souvent incomprise : une facilité technique voire un impensé, politique.

Les artistes travaillent absolument tous sous la contrainte. Contrainte de temps, de moyens (financiers et humains) et contraintes de capacités personnelles, ce n’est pas la contrainte qui pose problème, mais la sensation que le politique leur demande non pas de faire de la recherche artistique (leur métier) mais de l’aménagement du territoire (le travail du politique) tout en rendant accessoire la création. Il faut pouvoir sortir de ce système, car à chacun son rôle. Si le politique veut créer, qu’il le fasse : qu’il peigne, écrive, compose, cela ne pose de problème à personne. Mais quand le politique dépense de l’argent public, il engage sa collectivité et doit alors respecter le travail et l’expertise de ceux qu’il finance.
L’hyper structuration désirée par le politique ces derniers temps, due à l’effet ciseau de la décentralisation qui a été malheureusement accompagnée du désengagement de l’Etat devient un carcan qui empêche la liberté de création. Alors, des artistes s’essoufflent à faire des dossiers improbables quand des artisans1 de la culture bons en dossiers remportent les financements.


Nous avons donc besoin, pour que la France ne soit pas la 15e roue du carrosse de la création internationale, d’un Etat qui reprend ses responsabilités et refait du ministère de la culture un ministère qui fait de la politique. La France est plus grande, plus complexe, plus riche que cette pensée exigue. Par le fruit d’une longue histoire tourmentée et parfois douloureuse, la France, présente dans trois océans et sur quatre continents, est aussi un creuset qui s’est enrichi des cultures et des arts de ses Outre-mer. C’est un pays fort de ses créateurs dans les arts savants comme populaires. C’est un pays riche des femmes et des hommes qui passent leur vie dans l’idée de rendre le monde plus Beau, et de le partager, partout.


Depuis le quinquennat Sarkozy et son désengagement financier des Direction régionale des affaires culturelles, le ministère de la culture n’a plus les moyens des ambitions que les candidats à la présidentielle vendent en campagne électorale. Les ministres, et le président Macron ne s’en cachent même plus avec la dernière ministre nommée, ne sont plus que des gestionnaires du patrimoine existant. Avec beaucoup de force de conviction, ils arrivent parfois à faire un projet durant leur mandature, rarement deux. La dernière ayant réussi une mission était Aurélie Filippetti au début du mandat de François Hollande, avec son soutien aux libraires, puis, plus rien… Tant et si bien que les libraires ayant été la dernière idée politique du dit ministère, c’est cette même idée que le président Macron a ressortie durant la pandémie, oubliant tout le reste, oubliant ce qui ne relève pas des industries culturelles, donc ce qui crée du lien humain à plus grande échelle.


Ne nous y trompons pas, ne pas créer de lien humain en dehors de la consommation individuelle de biens culturels industriels est un projet politique. Emmanuel Macron sait ce qu’il fait : il met en place une politique culturelle incapable d’émanciper les gens, politique dont la consommation est le maître mot. Il laisse la part belle aux monopoles médiatiques industriels parce que la pensée unique des couches populaires lui convient parfaitement.

Nous avons besoin du courage de la politique culturelle émancipatrice, et pour cela nous avons besoin de nous allier avec les artistes. Oui, nous allier avec eux plutôt que de nous demander lesquels voudraient s’allier à nous à la prochaine campagne. Pourquoi ? Parce que les artistes pensent le monde, en particulier les artistes d’avant-garde. Et ils le font sur absolument tout le territoire, sans avoir besoin d’organiser le maillage territorial tant rêvé, parce qu’ils sont de partout. Il y a des artistes qui créent à Paris intra-muros et à Wallis en passant par toutes nos campagnes, îles et montagnes, villes et villages, avec évidemment des esthétiques qui ne peuvent que bouger aussi, des pratiques qui méritent des réponses et des écoutes politiques adequates. Les artistes sont partout et pensent donc le monde et notre pays, de partout. Ils ne sont pas forcément dans l’hypermétropolisation parce qu’ils sont, eux comme d’autres, exclus des métropoles, par précarité souvent, par besoin d’espace et de liberté, aussi.


Nous avons besoin, nous socialistes, d’aller dans ces lieux, ces moments qui sortent des sentiers battus, prendre un chemin qui n’est pas dans nos habitudes, pour écouter ce que ces artistes qui travaillent l’écologie depuis si longtemps, qui travaillent l’égalité dans les faits si profondément, ces artistes qui vont dans les maternelles, dans les prisons, dans les EHPAD et autres foyers, qui vont dans la plus profonde ruralité ou en banlieue et y montent des projets sensibles, nous avons, nous socialistes, besoin de nous inspirer de leur vision du monde.

EGALITE.


L’égalité existe. Il y a des bulles d’égalité, des moments d’égalité vraiment palpables dans notre monde. Ce ne sont que des bulles. Nous soufflerons doucement dedans pour qu’elles grandissent et accueillent de plus en plus de monde à l’intérieur. Comprenez que ces bulles existent où la liberté est plus grande pour les organisateurs, où les espaces publics sont accessibles, où l’économie n’a pas encore tout gâché, où les règles sont plus laches, donc souvent en milieu rural. Allons voir cela, non pas en visiteur d’en haut mais en expérimentant en soi cette égalité.
L’expérience émotionnelle est universelle en cela qu’elle traverse tout le monde, toutes classes sociales, tous âges, toutes origines… Les sociologues nous ont montré qu’il n’y a que deux catégories sociales qui n’arrivent pas à accéder à la curiosité : ceux à qui tout a été donné à la naissance, comme s’ils étaient blasés, et ceux qui doivent se battre pour remplir le frigo, et qui n’ont aucun temps d’attention possible pour autre chose que cette quête. Pour la première catégorie, nous espérons toujours que certains se rendront compte que le monde est plus beau lorsqu’on est curieux de choses nouvelles. Pour la seconde, il faut régler les problèmes du monde capitaliste trop mal arrangé pour les laisser libres et surtout ne pas les culpabiliser de ne pas vouloir profiter des aides mises en place : l’esprit fait ce qu’il peut, et cette injustice énorme c’est à nous qui en avons le pouvoir de la réparer.
Mais parfois tout le monde peut, sur une place publique, par hasard, tomber sur quelques notes de violon, sur une fil-de-feriste, sur une ligne de poésie, tomber en extase sur un moment de magie.

FRATERNITE.

Panser la culture.

Nous, socialistes, avons développé l’éducation artistique et culturelle, nous avons fait baisser les habitudes de prix des billetteries pour les institutions, nous avons oeuvré pour un accès à la pratique culturelle, aux droits culturels, ainsi qu’à la pratique de spectateur. Nous pouvons être fiers du chemin parcouru sous nos impulsions depuis 40 ans, partout en France. Nos idées sont devenues des réflexes politiques, et c’est une réelle victoire.
Mais nous, socialistes, ne pouvons dire que là où nous sommes aujourd’hui est la fin du chemin, la perfection. Il nous faudra repenser nos réflexes ces prochaines années, remettre nos hiérarchies des normes en matière de politiques culturelles sur la table, car la crise pandémique a précédé une crise économique dont nous ne voyons pas la fin. Il nous faudra panser la culture dans sa structuration pour qu’elle continue d’accueillir ceux qui le souhaitent, ceux qui le désirent.
Nos enfants ont besoin que l’école et l’éducation populaire leur permettent de pratiquer des arts à moindre frais, qu’ils habitent à Paris ou à Pagny.

Mais certaines théories n’ont toujours pas été testées politiquement. JM Leveratto, sociologue de l’art, parle de portes imaginaires à franchir à deux : un emmenant et un emmené, avec l’image de tenir la main pour donner les codes, seule manière possible pour initier réellement quelqu’un à la pratique de spectateur. Être en confiance, et être suffisamment peu nombreux pour, non pas appartenir à un groupe dans la masse, mais tenter d’appartenir à la masse des spectateurs. Apprendre les codes se fait en les pratiquant, et on peut le faire quand on se sent en sécurité, compris, rassuré. Il nous faudra réussir à trouver des moyens nouveaux pour mettre en place non pas ces chèques à dépenser seul, mais des accompagnements à inventer, pour créer du lien entre les spectateurs aguerris et les spectateurs en devenir. De belles choses sont encore devant nous, à créer ensemble.

Nos concitoyennes et concitoyens ont besoin d’un accès, non pas qu’à ce qui n’est que populaire, ni qu’à ce qui est savant, mais bel et bien à toutes les formes de cultures. Le plus simple étant souvent de faire nos politiques culturelles par rapport aux acteurs de terrain existants, de nous reposer sur les artistes et associations de nos territoires pour savoir ce qui plaît chez nous. S’inspirer de nos voisins est toujours intéressant, à condition de rester en cohérence avec le travail, souvent acharné, des personnes qui s’investissent pour la culture qu’elle soit patrimoniale, locale, d’avant-garde, classique, débordante ou minimale… Car leur énergie est une denrée rare qu’il faut chérir et dont sort souvent de belles choses.

Malheureusement, avant de penser au beau, il faudra réparer le monde du travail de la culture, il faudra panser le monde de l’Art. L’idée, si injustement répandue, qu’on y fait des métiers-passion et que de ce fait, la rémunération n’a pas à suivre le niveau d’expérience est délétère. L’habitude de se reposer sur les structures culturelles (artistiques ou de diffusion) pour penser nos politiques d’aménagement du territoire sans penser aux besoin réels des dites structures et du milieu artistique local est tout autant délétère. Et l’augmentation des demandes des tutelles, d’année en année, sans donner un penny de plus, créé une tension exponentielle sur les êtres humains qui subissent cet effet ciseau de plein fouet.

On ne compte plus les burn out, les démissions, les arrêts maladie dans les équipes administratives et artistiques, les fractures de fatigue dans les orchestres, les abandons de compagnies de théâtre, les reconversions venant de partout. Et rien, absolument rien ne s’est arrangé socialement dans le milieu de l’Art et de la culture depuis la pandémie. Tout a empiré. On a demandé aux structures qui ont demandé aux artistes, de faire deux saisons en une. Maintenant on leur demande de faire autant avec encore moins, nous maintenons la demande publique tout en pérennisant des crédits déjà insuffisants, tout en sachant que leurs frais vont augmenter… Cela ne pourra pas tenir. Nous nous approchons d’un point de rupture, d’un effondrement possible, alors que nous n’avons toujours de trouver de manière décente de rémunérer les artistes-auteurs (plasticiens, écrivains etc.).

Non pas que la fin de ce monde-là soit grave, puisqu’en art le nouveau n’est pas à craindre normalement. Notre question sera, sur les mois qui viennent, de se demander ce que nous, socialistes, souhaitons garder et ce que nous, socialistes, souhaitons transformer. Il ne pourrait y avoir de socialiste qui défende un système où les travailleurs souffrent, où être sous-payé est la règle. Nous avons donc confiance en notre parti pour participer pleinement à la transformation sociale de ce milieu.
Liberté, Egalité, Fraternité : émancipation !

La culture, telle que nous la rêvons, émancipe le monde des carcans dans lequel la période les met. L’art, les artistes, nous parlent du monde tel qu’il est et tel qu’il serait si on en prenait soin. Ils sont les éclaireurs de notre futur, ils y marchent chaque jour et pourraient nous guider vers des utopies encore impensées par le politique. Les émotions qu’ils nous permettent d’expérimenter ensemble, nous la foule d’anonymes qui partage ce moment, créé une communauté de fait. Pour nous, socialistes, qui souhaitons remettre du commun au cœur de la vie des gens, c’est fondamental. Et ce ne sera jamais un fondamental de salon, mais bien un fondamental du fond du cœur, celui qui bat, celui qui rend vivant, celui qui change la vie.

Premiers signataires : Charlotte PICARD, Clément SAPIN, Karine GLOANEC-MAURIN, Olivier BIANCHI, Marie COLSON,…

Pour signer à votre tour c’est ici.

1 : Cf L’art comme expérience, John Dewey, 1934

Conseil municipal juillet 2021 / culture et cumul des mandats

Conseil municipal – 8 juillet 2021

J’interviens aujourd’hui dans la suite de mes collègues, mais avant de vous parler de la délibération elle-même, j’ai un autre problème à porter devant vous, un peu plus général : il concerne l’exercice démocratique en tant que tel.
Vous n’êtes pas sans savoir qu’il ne nous a été permis de lire cette délibération que six heures avant la commission culture, et il fallut la demander deux fois aux services qui n’étaient pas en capacité de la mettre en ligne avant passé midi pour 18h.
Si nous voulons pouvoir être une opposition utile à Metz, monsieur le Maire, je pense que la règle des 48h en amont imposée aux services par M. THIL est une bonne règle : elle nous permet de concilier notre vie professionnelle et notre travail d’élus. Je pense bien que les services avaient tout mis en place pour répondre aux exigences de leur élu, il fallut donc que cela coince ailleurs.
Et j’imagine que vous n’êtes pas non plus sans savoir que les derniers conseil d’administration et comité de surveillance de Metz en Scène et de l’Orchestre se sont tenus en 60 minutes chrono. Il nous fut enjoint de ne pas poser trop de questions pour garder le quorum jusqu’à la fin des délibérations, et, tenant à ces deux entités et à leur bon fonctionnement, nous obéîmes. Nous n’avons, monsieur le Maire, posé aucune question pour permettre à ce CA et CS de se faire jusqu’au bout et aux décisions nécessaires à la bonne direction des établissements d’être validées.
Ce que je compris trop tard et m’étonna grandement, me laissant, moi, coite durant cette réunion, c’est que cette urgence n’était pas due à des questions techniques ou professionnelles des uns ou des autres, non, elle n’était due qu’à un meeting de campagne des régionales où la partie des membres du CA et CS de Metz en Scène et

de l’Orchestre venant de votre majorité devaient se rendre.
Vous voyez, je ne suis pas une grande pourfendeuse du non cumul des mandats, parce que je sais que les électeurs aiment voter pour ceux qu’ils connaissent déjà, et nous l’avons encore une fois bien vu durant ces dernières élections. Mais savoir que nous avons pressé du personnel qui travaille en notre nom pour le public, savoir que l’opposition n’a reçu les documents qu’à la dernière minute, parce que la campagne était trop prenante pour votre équipe et pour vous, me ferait presque réviser mon avis. Je vous félicite, monsieur, pour votre poste de Vice Président du Conseil Régional du Grand Est, et j’espère que ce n’étaient que des effets de campagne et que le travail à la ville de Metz ne devra pas payer le cumul des pouvoirs de ses membres.
Monsieur le Maire, ceci étant dit, si vous le permettez, deux points rapides sur cette délibération précisément. Je vois que le réseau LORA garde une subvention de 4000€, mais qu’elle est divisée en 3000€ de fonctionnement et 1000€ de projet. Il y a donc bien une baisse de 1000€ de fonctionnement, et vous savez que depuis la LOLF, l’un de remplace pas l’autre : une frontière les sépare.
Y a-t-il une justification pour cette baisse ?
J’aimerais, puisque pour l’instant nous ne savons pas exactement ce que deviendra Constellations l’an prochain, que nous ayions en tête que les arts visuels ont une existence à l’année à Metz, depuis fort longtemps, même avant et en dehors du Centre Pompidou Metz. Une existence d’une grande qualité artistique et pédagogique, si nous ne les laissons pas sur le bord de la route. Je tiens donc à saluer le soutien que vous apportez à Faux Mouvement et voudrais que vous sachiez qu’en tant que membres de la commission culture, nous sommes à votre disposition pour toute réflexion nécessaire à la refondation de ce projet, le cas échéant.

Le jour est sombre.

Le jour est mon épreuve. Mon épreuve qui se répète, chaque jour.

Le jour, c’est la somme des échecs, des failles, des chutes qui me tient. Somme assommante. Somme éreintante.

Ces jours sans liberté sont gravés dans ma poitrine. Mon sang est épais. Il ne coule plus bien. Il manque de l’élan.

Je ne sais plus me lever. Je ne sais plus marcher. Je ne sais sans doute plus danser non plus. Mais que signifie danser ? Pour danser il faudrait être léger. Qui est encore assez léger pour danser, même seul dans sa chambre sur Sylvie Vartan ? Qui. 

Je ne sais plus penser. Je ne fais que rêver. Rêver de frapper, rêver de contourner, rêver de clandestinité. Mon bonheur ne peut qu’être clandestin puisque le jour est sombre.

Ma liberté comate au fond de ma gorge, noyau d’abricot empêchant de parler. Je voudrais danser dans la rue, une samba douce, sentir la chaleur de la vie quelque part. Je voudrais qu’une samba nous libère, nous détache de nos canapés. Je voudrais une samba en moi. Je voudrais écrire une saudade sur notre vie gâchée un an à attendre que quelque chose arrête d’arriver. Je voudrais écrire une saudade où j’embrasserais l’air.

Le jour est sombre, il appelle la défaite du Peuple. 

Ma voix ne sort plus. Mes yeux ne lisent plus. Mon coeur bat sans comprendre trop pourquoi. Mes mains sont lasses. Mes pieds ne veulent plus.

Le jour est sombre et il ressemble à hier qui ressemble à demain.

Nous en sommes là, sombres. 

Mais nous, c’était autre chose. C’était rire et danser. C’était chanter et penser. C’était panser les blessures de l’autre sans lui demander quoi, ni pourquoi. C’était boire et manger, parce qu’on avait compris que la Vie, c’est court. Nous, c’était vouloir le Beau plus que tout. Le Beau avec une majuscule, pas le joli, non. Le Beau qui est Juste, qui est Vrai. Nous, c’était la Joie d’être vivants et la volonté de l’être pleinement.

Le jour est sombre parce que nos vies sont lumineuses, et qu’on les a éteintes.

Que quelqu’un prenne ma main, je n’arrive pas à me lever. Que quelqu’un prenne ma main et me ramène à moi. Vous vous souvenez de moi ? Je voudrais y retourner. Attrapez-moi et faites moi danser. Attrapez-moi, ne me laissez pas là, dans ce trou sans lumière, sans goût. Rattrapez-moi et je vous tiendrai pour qu’on en sorte. 

Je voudrais reconnaître les jours et les saisons à nouveau. Je voudrais le goût de l’Autre qui revient dans mon plaisir de le rencontrer pour la première fois. Revoir ceux qui me manquent depuis des lustres, parce que ces 12 mois furent trop long pour en supporter encore d’autres. Je voudrais les moyens de réunir tout le monde pour une grande bacchanale d’un mois de rattrapage humain. Je veux des corps, les corps de tous ceux que j’aime ou qui me font rire, ceux qui me font rêver ou danser, je veux tous ces corps inaccessibles depuis tant de mois, et je veux pouvoir les toucher sans plastique, sans parois, sans pixel. Je veux de vrais corps. Pas des images de corps. Laissez nous tranquilles avec vos images, on n’en peut plus de vos images. On veut la réalité. On veut du Vrai. 

Et nous, c’est Vrai.

être française

Une bonne année, hein. Et la santé. La santé surtout. C’est important. 2015 ne nous a pas épargnée, espérons que 2016 sera meilleure, hein…
Donc, tu vois, si c’est un terroriste, c’est pas grave si on lui enlève la nationalité française. Oui mais ça sert à quoi ? Parce que tu veux qu’ils restent français, toi, les terroristes ? t’as pas honte de vouloir qu’ils restent français ? Non, c’est pas ça, mais ça sert à quoi ? ça empêche quoi ? ça résout quoi ? Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre de ce que ça résout ? moi je veux juste qu’ils dégagent. Mais, en faire des étrangers, ça veut pas dire les virer ; et puis, ils seront en prison pendant longtemps, quand même… ça sert plus à rien la prison, pour toi ? Nan, mais la question n’est pas là, la question elle est qu’ils ne peuvent plus rester français ! OK, et ceux qui sont uniquement français, on en fait quoi ? Ben ils dégagent aussi. OK, et ils vont où ? en apatridie ? sur la Lune ? sur Mars ?

Je l’ai déjà dit : à force de trahir nos promesses, nous n’en avions plus, nous avons trahis nos valeurs. Ce qui me rassure, c’est que je ne suis pas la seule à m’insurger: là Joxe et Quilès, là Amirshahi et là Lienemann… Ce qui m’angoisse, c’est qu’on en parle encore… ç’aurait dû être enterré il y a fort longtemps… Cela n’aurait même pas dû être envisagé : pour faire plaisir à la droite et à l’extrême droite, donner un symbole qui constitutionnaliserait l’inégalité entre français, je… Non, rien. Y’en a marre. Juste marre.

Alors tu tournes les pages du journal.
Michel Delpech est mort.

Alors tu vas sur les réseaux sociaux.
On s’insurge que Jean-Jacques Goldman soit toujours et encore la personnalité préférée des français.

Alors tu vas sur youtube, pour les écouter.
Il faut toujours revenir à la source : la rivière y est plus claire.

Une certaine idée de la France.

Parce que c’est ça Delpech, Goldman, c’est une certaine idée de la France. Mais on s’en fiche, parce qu’on n’y pense pas comme ça. Delpech, Goldman, si on les aime c’est parce que c’est “nous”. C’est tout.

La nationalité, c’est un rapport à la Nation, pas au territoire. Être française, c’est se savoir chez soi dans une ambassade française même à l’autre bout du monde. C’est savoir que la République, prend soin de moi, où que je sois : elle est attentive, protectrice. Alors là, oui : je suis la fille de ma Nation. La nationalité, ça m’apporte une appartenance, ça rend un pays responsable de moi, qu’il m’aime ou non, que je l’aime ou non. On n’est pas obligé d’aimer tous ses enfants, on n’est pas obligés d’aimer ses parents. Mais toujours, on s’appartient.

Le Peuple français vit sur toute la planète. Habitant ici, nous vivons dans le Peuple de France, il est multi-national. Et rien n’y fera. Habiter une frontière c’est trouver normal l’étranger. Vous verrez : on s’y fait. Parfois, l’étranger est même blanc et sa langue maternelle est française. Parfois, il me ressemble plus qu’un concitoyen de l’autre bout du pays. Une frontière, c’est un champs, une rivière, une colline, une rue. “L’étranger”, c’est une autre Nation mais pas un autre monde.
D’ailleurs, si tu y regardes bien, “étranger”, j’aurais pu l’être… nos grands-parents l’ont été…

Je ne sais pas ce qu’est “être français”. Non, je ne le sais pas. Pourtant, cela me tient à cœur parce que je sais ce que ce n’est pas : pour moi, c’est “ne pas être allemand”. Parce que Metz, bon… c’était chaud quand même. Et comme dit Michel Sardou : si les ricains n’étaient pas là, nous serions tous en Germanie. Surtout moi.
Je ne sais pas ce qu’est “être français”, parce que je ne demande pas leurs papiers à mes amis, ma boulangère, mon médecin. J’habite une frontière, on se croise, on se décroise. Je sais les accents des uns et des autres. Mais en fait, les luxembourgeois ont moins d’accent que les lorrains, alors on s’y perd.

Alors je cherche, pour moi, ce qu’est “être français”. Et je retourne à ce “nous” dont Delpech et Goldman parlent.
Il y a / Le Loir et Cher. Voilà. C’est ça. Il y a Le Loir et Cher. Je suis du pays où je me suis croûtée. Croûtée les genoux en tombant à vélo. Là est mon pays, ma terre, ma patrie : là où mon sang a rencontré le sol, pour de vrai, quand j’étais enfant. La France:

Il y a JJG

Pourquoi les aimons-nous tant, ces chanteurs ? Parce qu’on les connaît, nous avons grandi avec. On sait qui ils sont, on sait ce qu’ils veulent nous dire : ils nous le disent depuis des lustres. Parce qu’ils mettent en pratique leurs mots chantés. Ils parlent de “nous”, mais ils se mettent dedans. C’est pour ça qu’on les aime : ils sont dans notre “nous”, et nous mettent nous, dans le leur. Pas d’apartheid, des doutes au quotidien, comme nous. On les aime parce qu’ils nous aiment, même quand ils ne nous supportent plus. On les aime parce qu’ils sont attentifs à nous.

Et je sais que pour beaucoup de français, ni Delpech ni Goldman ne sont rien. Parce que certains de nos concitoyens ne se sont pas croûtés dans des villages près des lavoirs, les pieds dans la boue… certains se sont croûtés au pied des blocs, près des voies ferrées, derrière la station de métro et n’ont jamais vu de bébés lapins en allant jouer avec leurs copains. Pour eux, le “nous” a d’autres artistes que je ne peux pas citer parce que je les connais mal. Je ne veux pas faire semblant. Mais ces “nous” se confondent parfois, ailleurs. Une identité est une tresse entre soi et ses cercles. Il existe toujours un “nous” où s’identifier ensemble, si nous le souhaitons.

C’est la différence entre les artistes et les intellectuels. Les artistes sont dans le “nous”. Les intellectuels étudient le “eux”, même lorsqu’ils étudient leur groupe social, pour des questions d’objectivité.
C’est ce qu’a perdu la classe politique : être dans un “nous” et voir le “eux”. On refuse d’être estampillés “professionnels de la politiques” comme si c’était une insulte. Ce n’en est pas : c’est un constat, à nous de le rendre positif. Mais le pire, c’est qu’on ait arrêté de s’inclure dans le “nous” du Peuple alors qu’on ne sait plus lire le “eux” du peuple. Nous sommes des professionnels sans outils, sans main, sans pensée.
Nous avons, à force de pensée unique, de cercles de la raison, d’exclusion des uns et des autres, d’exclusion de tout Autre, perdu la Pensée, perdu la Raison, perdu nos visions.

Aujourd’hui, on continue. On exclue. On pense à exclure. On est embêtés de savoir comment réagir, parce qu’il ne faudrait pas déranger le pouvoir. Mais arranger les choses, on ne sait pas comment faire et apparemment, le Pouvoir non plus. Alors le monde s’enferme dans son aveuglement, il se crispe, on simplifie. Binaires, nous devenons simplistes, nous devenons bêtes.

On veut du neuf. On a Juppé et Attali.
On veut du vrai. On a du Coca Life.
On veut de l’espoir. On a de la peur.

Il faut sortir de là. Sortons. Chacun, sortons. Allons voir, chez Laurette, parce qu’On voyait bien qu’ell’ nous aimait beaucoup…

 

La culture est un combat et c’est le nôtre.

[Contribution sur le thème de la culture, rédigée par Frédéric Hocquard, Nicolas Cardou, Charlotte Picard, Martine Chantecaille… pour le Congrès de Poitiers du Parti Socialiste.]

Renouer, reprendre langue, refonder… Ces mots n’ont cessé de revenir ces dernières décennies quant aux politiques culturelles en France. Nous avions nous-mêmes porté cette ambition haut et fort pour maintenir l’investissement dans la culture et dans le débat public avant l’élection présidentielle, ambition que le candidat Hollande endossa lui-même en janvier 2012 : « La crise ne rend pas la culture moins nécessaire, elle la rend plus indispensable. La culture, ce n’est pas un luxe dont, en période de disette, il faudrait se débarrasser. La culture c’est l’avenir, c’est le redressement, c’est l’instrument de l’émancipation et le moyen de faire une société pour tous. »

Au-delà des mots et des discours officiels, trois ans après le début du quinquennat, malgré des tentatives initiées par la Ministre de la Culture, ces promesses n’ont pas été tenues faute d’arbitrages budgétaires perdus et d’une mauvaise réforme de l’intermittence. La vie culturelle en France recule si vite, en laissant tant de projets et de territoires étouffer, quand ils ne meurent pas, que cela devient petit à petit irréparable.

Ce fossé traverse la société, la culture n’en est pas en soi la cause exclusive pourtant elle y participe. Alors que la fraternité réapparaît au grand jour des valeurs à réaffirmer, les pratiques culturelles sont devenues plus clivantes et sans doute plus discriminantes qu’elles ne l’étaient auparavant suivant les catégories sociales, professionnelles, suivant là où nous vivons et l’âge que nous avons. Sans doute que le gouvernement n’a pas pris la mesure du fossé qui s’est creusé depuis des années, il n’a assurément pas pris la mesure de l’ambition qui animait le socialisme.

A cela s’est ajouté la tentative de réduire la culture au silence dans des pays dits démocratiques, jusqu’en Europe, de la Russie à la Hongrie, où l’on attaque directement ou indirectement la presse, les intellectuels puis les lieux d’art et de culture. En France c’est la pression régulière de groupes intégristes qui veulent interdire la tenue de spectacles. C’est aussi des dessinateurs et des caricaturistes qu’on assassine…

La censure doit être une préoccupation de tous les temps et le nôtre y est confronté. Nous savons ainsi que lorsque le FN prend la tête d’une collectivité, ses premiers combats sont culturels allant des suppressions de subventions aux associations, aux livres et journaux interdits ou imposés dans les bibliothèques en passant par les rues débaptisées ou la volonté de fermer des théâtres. Et cette tentation gagne la droite qui sous la pression du Printemps français demande à retirer des livres pour enfants des bibliothèques, des films ou des spectacles qui dérangent leur vision archaïque de la société ou même interdire des festivals de musique métal…

Plus insidieusement, on voit aussi depuis les élections municipales, des politiques s’ingérer dans les programmations et au nom du « populaire » mettre en péril toute ambition créatrice, novatrice, émancipatrice… La gauche doit donc rappeler avec force que le rôle du politique est de soutenir les créateurs sans les soumettre à sa dictée, de faciliter les rencontres des citoyens avec les œuvres et les pratiques culturelles sans vouloir les contrôler, de favoriser la découverte d’univers inconnus sans craindre l’altérité, la diversité et la nouveauté.

Et bien sûr il faut « tenir bon » ! Tenir bon face aux stratégies de la peur, tenir bon face aux populismes, tenir bon et donc ne pas s’autocensurer !

 

Ainsi, dans cette nouvelle période la question de la liberté de la création est de nouveau posée car ces censures ont toutes le même but : faire disparaitre la dimension subversive de la culture, le rôle social de l’art. Les démocrates savent que ce silence est dangereux ; pour les socialistes, il est insoutenable. Il nous rappelle à nos combats fondateurs, ceux que nous avons menés et menons encore contre le fascisme, contre l’exploitation humaine, contre les inégalités et les communautarismes, contre l’oppression. Mais on oublie parfois que le silence commence là où des festivals s’arrêtent et où des théâtres ferment faute de financement public.

Face à cela, la gauche et les socialistes se doivent d’agir. Pour redonner de l’espoir et surtout parce que la culture est l’humus sur lequel se construit l’émancipation humaine : sans peuple cultivé et éduqué, pas de transformation sociale durable.

 

Ainsi, nous proposons à travers cette contribution de donner des axes de réflexions, des propositions afin de réarmer le projet culturel et démocratique de la gauche.

 

  • La culture n’est pas une marchandise comme les autres

 

La transformation de toute activité humaine en marchandise continue d’être le moteur principal de notre système économique. Comme pour d’autres domaines d’intérêt général, ces dernières années ont marqué une marchandisation galopante des pratiques culturelles, de grands groupes américains ont profité de la révolution technologique pour s’approprier les outils de distribution et donc de profits sur les œuvres. En France et en Europe, nombreuses ont été les tentatives de casser les échelles de valeur et de redistribution qui avaient été créées tout au long du 20ème siècle : la fameuse exception culturelle.

De ce fait, la part de la valeur créée par la culture en France est désormais en baisse. Cette richesse a tendance à franchir l’Atlantique plutôt que de participer du système redistributif français. Si nous n’y prenons garde, à coup de contournements de la règlementation, de défiscalisation et de pression au niveau de l’Europe, Amazon, Google et Apple auront bientôt mis en pièce notre exception culturelle. En 2003, le « PIB culturel » était à 3.5%, il est aujourd’hui de 3.2% pour 57.8 milliards d’€. Les baisses de budget n’expliquent pas tous, une partie de cette richesse a traversé l’Atlantique. L’investissement que nous mettons dans la culture produit naturellement une richesse financière que nous devons préserver tout autant, si ce n’est plus, qu’une précieuse diversité culturelle.

 

Pour ce faire, quelques batailles ont été gagnées (comme sur le traité transatlantique) mais sur d’autres fronts, nous laissons faire comme si le marché était en mesure de réguler l’offre et la demande… Le discours de Fleur Pellerin, la Ministre de la culture, à l’occasion des 24ème Rencontres cinématographiques de Dijon en octobre 2014 est de ce point de vue inquiétant : le vocabulaire artistique, de création laisse place aux champs lexicaux du marché et de l’industrie, plus question d’œuvre mais de contenu. L’enjeu deviendrait la rareté de la disponibilité d’attention. Pire, dans ce discours, la puissance publique n’y est plus décrite comme organisatrice ou régulatrice de la filière culturelle, mais comme un agent économique comme un autre…

Nous pensons au contraire qu’il faut affirmer le besoin de redynamiser les politiques d’intervention publiques dans le domaine des arts et de la culture. Elles reposent sur trois principes : un financement public, des mécanismes de régulation du marché et des outils de partage de la valeur. C’est fort de ces principes qu’il nous faut inventer un nouveau modèle pour les politiques culturelles.

 

2- Réhabiliter le commun, la responsabilité sociale et la coopération dans le champ culturel

En plus de la protection des œuvres et des artistes, c’est la nature même de ce que nous appelons culture qu’il faut donc défendre en revendiquant que l’art et la culture pour nous ne se réduisent pas à la seule fonction divertissante. Ils disposent au contraire d’un rôle social, émancipateur, produisant un espace de création, de critique, d’éducation, de partage entre les êtres humains.

S’opposer à la marchandisation de la culture implique d’envisager le fait culturel comme un élément producteur de commun et donc de République. Si, au lieu de se poser la question de l’ouverture des commerces et des supermarchés le dimanche, nous nous posions la question de l’ouverture des bibliothèques, des musées le dimanche ou le soir, ne remettrions-nous pas le service public comme une solution, comme un espace à partager ?

Nos vies professionnelles comme familiales souffrent de trop de performance et de rentabilité. Générer des espaces pour créer et être en relation, c’est une mission qui relève d’une société démocratique et laïque. Si l’œuvre permet de construire un lien entre passé, présent et futur, d’installer la société humaine dans la permanence (comme disait Hannah Arendt), la pratique artistique porte aussi ses valeurs socialisatrices et émancipatrices. La séparation qui s’est trop souvent opérée entre œuvre d’art et pratique artistique s’est doublée d’une opposition entre professionnel et amateur. Il n’y a pas d’opposition, il y a des complémentarités à trouver, à construire, à porter.

Cela implique sans doute de questionner à de nombreux endroits la relation entretenue avec les habitants et les acteurs culturels en créant de nouveaux espaces d’échanges et de confrontation. La question de la relation entre les initiatives culturelles et les populations ne peut plus se satisfaire de voir l’augmentation de l’offre profiter à certaines catégories sociales ou générations. Nous devons non pas simplement ouvrir les portes, mais faire sauter les préjugés sur les catégories de population autant que sur les institutions culturelles, donner une place à toutes les expressions culturelles, celles issues des langues et cultures régionales comme celles issues de l’ailleurs ou de la contemporanéité.

 

3- Restaurer une ambition démocratique pour la culture qui ne se cantonne pas à la démocratisation

Il faut se parler et s’écouter pour se comprendre. Créer du commun implique d’élaborer plus largement les politiques publiques dans la transversalité mais aussi de mettre en relation des mondes sociaux qui interviennent dans la culture et ont été artificiellement cloisonnés. Co-construire ces politiques en transversalité et dans l’association des acteurs et des élus notamment aux travers de conférences territoriales, soutenir et réinventer les réseaux professionnels, donner une place à la parole des usagers : voilà qui permettra de sortir des routines professionnelles et administratives, de faire que les questions artistiques ne se restreignent pas à un univers d’experts et de renouveler les pratiques sans pour autant assujettir le secteur culturel aux seules problématiques sociales.

Pour cela, nous avons besoin d’artistes et de médiateurs partout ; c’est là une priorité à fixer notamment dans la coopération entre les collectivités et l’Etat. Et de ce point de vue, la baisse des budgets publics a eu des conséquences plus fortes sur les territoires où la présence de l’art et de la culture est plus fragile (banlieue, territoires ruraux…).

L’éducation artistique et culturelle n’a par ailleurs pas trouvé le souffle qu’avait permis par exemple le plan Tasca-Lang ; il est impératif de donner une place forte aux pratiques culturelles dans la réforme des rythmes scolaires en positionnant les services publics (bibliothèques, conservatoires…) comme les associations et lieux culturels. Pour pouvoir mieux agir, il faut aussi prendre en compte la montée en puissance de l’intercommunalité comme un enjeu déterminant dans la capacité à constituer des projets culturels sur des échelles territoriales nouvelles et plus adaptées aux espaces de vie, ce qui implique un accompagnement des Départements et des Régions. De même, les métropoles constituent une opportunité tant pour que des politiques culturelles spécifiques puissent être menées dans les quartiers (reconsidérant la culture comme un élément de politique de la ville) que pour que des complémentarités puissent être constituées avec des territoires périurbains et ruraux.

Promouvoir la diversité des expressions passe aussi par la diversité des personnes qui les font. Comme les deux Ministres de la Culture de gauche l’ont initié, la puissance publique doit donner l’exemple de cette représentativité aux postes clefs des institutions culturelles et des productions aidées. La marge de progression est large pour une féminisation, mais aussi pour une présence plus visible à des rôles ou des postes importants des personnes issues de l’immigration, même de la 2è, 3è et maintenant de la 4è génération. Démonter les préjugés culturels émaillant notre société permettra à chacun de faire des choix éclairés et non dirigés.

 

4- Mieux repartir la richesse dans les filières culturelles.

En 2003, le « PIB culturel » est, selon le MCC de 3.2% pour 57.8 milliards d’€. Les richesses y sont de plus en plus mal reparties et la concentration des moyens économiques est à l’œuvre.

Ainsi dans le cinéma, les salaires des quelques vedettes s’envolent et le CNC essaye tant bien que mal de réguler les budgets. Il en va de même dans la musique où le récent rapport de Christian PHELINE montre un secteur dénué de transparence, où faute d’autorégulation, notamment de la part des maisons de disques, les profits ont tendance à se concentrer entre quelques mains au profit du plus grands nombre et au détriment des artistes.

Il est urgent de répartir autrement la valeur dans la filière en modifiant les clefs de répartition de l’argent public (priorité à l’emploi et l’éducation artistique, à la transmission…), mais surtout en mettant en place des mécanismes de transparence, de meilleures gestions collectives afin de garantir la diversité artistique.

Gardons-nous que cela ne finisse comme dans le football, où, après l’arrêt Bosman et une coupe du monde remportée à la maison, on a connu une inflation délirante des salaires d’une minorité de footballeurs, des exilés fiscaux et une crise dans le football français.

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Les travailleurs de la culture sont aussi des travailleurs à protéger.

Le régime de l’intermittence du spectacle n’est pas un statut d’artiste. C’est la possibilité pour les salariés du spectacle (artistes ou techniciens) de participer à la solidarité nationale des travailleurs en cotisant, puis le cas échéant, en bénéficiant de l’assurance chômage.

Depuis 2003, la vie des intermittents du spectacle travaillant dans des petites structures s’est grandement précarisée. Après la forte mobilisation de l’an passé, les intermittents commencent à être entendu après que le Premier Ministre ait promis d’entériner par la loi ces deux annexes que le MEDEF tente de faire disparaître à chaque négociation UNEDIC. La loi sur la création artistique doit être l’occasion d’un débat plus global sur les statuts des créateurs en confortant notamment les conditions de rémunération des auteurs et artistes plasticiens dont les activités ne sont que partiellement prises en charge par les lieux de diffusion.

Par ailleurs, le droit d’auteur est encore bien souvent mis à mal (des plateformes de partage sur internet au non-paiement ou non rétribution malgré le paiement de ces droits…) Nous devons le renforcer et le rendre plus simple d’accès pour les artistes et créateurs.

Il est certain que pas à pas s’est dessinée une culture à deux vitesses avec d’une part des groupes de l’industrie du spectacle cotées en bourse et de l’autre des artistes dont le travail et l’emploi reposent sur des structures associatives. Il ne faudrait pas croire que sous prétexte d’une forte valeur sociale, le travailleur culturel n’ait pas à avoir un revenu décent pour une vie décente. Ces emplois qui font la culture de proximité (donc sont ceux qui traversent nos politiques culturelles locales, comme l’éducation artistique et culturelle, les festivals estivaux etc…) ont besoin de systèmes inventifs quant aux modèles économiques qui les supportent. Des groupements d’employeurs aux coopératives, de l’apprentissage à l’entreprenariat social, des sociétés de redistribution de taxe parafiscale aux fonds d’aides à l’emploi (comme celui sur les cafés cultures)… les initiatives se développent pour accompagner différemment les métiers de la culture.

Le monde de la culture ne demande qu’à nous (re)montrer la voie de la coopération et du partage, souvent mis à mal par nos propres politiques pour des questions de champs de compétences ou de territoires. Sachons les écouter. Souvent, ils utilisent ce principe de Fraternité inscrit dans notre devise.

 

5- Faire de la révolution technologique une opportunité et non un problème

Les activités culturelles sont prises dans le maelström de l’évolution des technologies de création et de diffusion de l’art. De la même manière que l’invention de l’imprimerie ou celle de la photo et du cinéma, de la télévision et de la radio, ont bouleversé le mode de diffusion de la pensée entre les êtres humains, internet et la dématérialisation des supports ont modifié le statut des œuvres et des artistes. Leurs effets sont complexes : ils ont accentué l’individualisation des pratiques culturelles et la concentration économique de l’offre. L’accumulation des écrans n’a pas tué les salles de cinéma ou de concerts, ou même les musées ; il arrive même parfois que « plus on surfe, plus on sort ! ». Il n’y a pas à être pour ou contre les révolutions industrielles, mais il faut les accompagner. C’est donc dès l’école que cela se joue, c’est aussi dans les missions de service public confiées aux télévisions et radios.

En 2013, la mission Lescure avait essayé et réussi le périlleux exercice d’équilibre proposant de (ré)concilier les droits des créateurs et les droits des publics, sans pour autant tomber dans l’écueil de l’immobilisme. Il proposait notamment de rapprocher les revenus de la culture aux systèmes actuels de dématérialisation des supports. En effet, il est plus simple de taxer les pratiques de transferts d’œuvres actuelles (la possibilité de téléchargement) que d’interdire ces pratiques. A travers sa fameuse contribution sur les tablettes, il proposait de faire remonter de la valeur dans la chaîne de production de la culture, redynamisant par la même les principes redistributifs de celle-ci. Enfin, ce rapport se proposait de développer les licences sous creative commun afin de travailler sur la construction d’un véritable domaine public sur le net.

Ce rapport n’a malheureusement pas été suivi d’effet et quasiment aucune mesure n’en a été traduite ne terme de loi ou de règlementation.

Il est pourtant nécessaire, en matière de politique culturelle, de ne pas aller contre la modernité, mais de l’accompagner.

 

6 – Pour un nouveau Federal One

Lorsque dans les années 30, le Président des Etats-Unis mit en place des politiques volontaristes pour sortir son pays de la crise, il ne se contenta pas d’une politique de relance économique. Il lança aussi un vaste plan pour la vie culturelle de son pays : le Federal One. L’idée était de remettre une grande nation sur pieds, après avoir été projetée contre le mur de la finance qui s’écroule, pour retrouver un dessein commun.

70 ans plus tard, alors que notre pays connait une crise économique dont elle ne voit pas l’issue, et que vient guetter comme souvent la crise morale et citoyenne : lançons un Federal One en France et en Europe !

 

Celui-ci pourrait s’articuler autour de 10 points d’urgence.

AGIR.

  1. Augmenter la part de la richesse créée que l’on consacre à la culture, aux niveaux national et local, en revenant au 1 % du budget consacré au ministère de la culture et en garantissant aux collectivités territoriales les marges d’action nécessaires. Augmenter le budget que l’Europe consacre à la culture.
  2. Ouvrir une réflexion large sur le statut de l’artiste et adopter, enfin, une réforme efficace et juste du régime de l’intermittence, sur la base des propositions du comité de suivi.
  3. Faire de la réforme territoriale une chance pour la culture en préservant la clause de compétence générale et les moyens donnés aux collectivités. Et instaurer des conférences territoriales de la culture rassemblant élus, citoyens, professionnels de la culture, qui permettront d’impulser des projets de coopération culturelle sur les territoires.
  4. Faire de l’éducation artistique et culturelle un chantier prioritaire des ministères de l’éducation nationale et de la culture, doté de véritables moyens et pensé en cohérence avec la réforme des rythmes scolaires. Et pour inciter les artistes à intervenir dans les écoles, les rémunérer sur la base de cachets artistiques.
  5. Inventer de nouvelles formes de diffusion sur les territoires où manquent les équipements culturels, afin de garantir l’accès de tous au service public de la culture, notamment en travaillant avec les équipes artistiques sur des temps longs et en utilisant les ressources du numérique.
  6. Faire de la responsabilité sociale dans le champ culturel, un objectif partagé par tous avec comme condition donnée aux moyens et aux missions de service public des critères d’évaluations renouvelés qui prennent en compte les réalités locales, la participation des habitants et des partenaires éducatifs, sociaux et économiques…
  7. Proposer au niveau local et national de nouvelles organisations économiques des activités culturelles (avec les groupements d’employeurs, avec l’entrepreneuriat social et coopératif…) et promouvoir les réseaux interprofessionnels aux échelons locaux et nationaux.
  8. Construire l’Europe de la culture en y relevant le défi du numérique, par une stratégie européenne de diffusion et de protection des œuvres et des auteurs, pour lutter contre l’agressivité des multinationales nord-américaines.
  9. Engager une réforme en profondeur de l’audiovisuel français, en conditionnant les aides publiques, et en investissant dans la création par des contributions nouvelles, comme celle des services communautaires du Web ou une taxe sur les appareils connectés.
  10. Soutenir l’ouverture sur le monde en redonnant corps aux coopérations culturelles internationales, notamment à partir du réseau des alliances et des instituts français, et en inventant de nouveaux outils pour promouvoir la francophonie.

 

 

 

 

 

Les Noms

Ce matin, je cherchais un moment de la Bible qui s’appellerait « Les Noms ». En fait, il n’y en a pas. C’est dans la Genèse. La base. Créer puis nommer. D’un seul élan. Créer et nommer.

Nommer, donner un nom. C’est si important.
J’ai dû le faire, deux fois. J’ai nommé mes enfants. Nommer, c’est immense. Une tâche incommensurable. Éternelle. Une définition en creux. Nommer c’est rendre la vie réelle.
Ce qui n’a pas de nom ne disparaît pas vraiment de notre monde puisqu’il n’y apparaissait pas. Ce qui est nommé y reste à jamais.

Cette semaine, les noms, les définitions, les mots m’ont posé problème. Souvent. Trop souvent. Il faut faire attention aux noms, propres ou communs. Ils comptent.

Quand vous dites le nom de quelqu’un il y a tout dedans. Sa taille, son âge, sa couleur, sa voix, son sexe, son humour, son intelligence. Quand vous dites le nom de quelqu’un, vous l’embrassez en entier.

Qui aujourd’hui sait que Léa, ce prénom si trop souvent donné dans les années 2010, était la femme de Jacob, qu’elle donna naissance à six des 12 tribus d’Israël ?
Ton nom, c’est ton prénom et ton nom de famille. Tu es Ruben, fils de Jacob. Tu es toi et une part de ta famille.

Nom gravé sur banc d'église

On a nommé Manuel DS. On a nommé Maxime H.
Du pouvoir aux médias, leurs noms étaient partout affichés, déclamés. Donner leurs noms de FAMILLE pour faire la nique aux idées reçues ? OK. Mais les prénoms n’auraient-ils pas suffi ? Pourquoi mettre leurs familles, ces familles déjà fragilisées, dans une position encore plus fragile ? quel est le but ? si ce n’est de les faire rentrer dans une réalité qui n’est pas la leur.
Et en plus, apparemment, on s’est trompé pour l’un deux.

On a déséquilibré pour rien.

Nommer c’est « Désigner quelqu’un ou quelque chose en disant ou en écrivant son nom. » (Larousse)
Désigner, c’est important.

Pour désigner il faut avoir ses pieds quelque part, être. Puis lever le bras, pointer le doigt, et viser. Désigner, c’est s’inclure dans l’histoire, c’est prendre part en étant un lien entre ce que touchent nos pieds et ce que montre notre index.

Le pouvoir comme les medias sont rentrés dans l’histoire de ces jeunes pseudo-musulmans, djihadistes embrigadés. Ils firent le lien entre ces hommes, le reste du monde et la famille de ces hommes. Comme pour rendre le spectacle plus réel.

Nous perdons les liens entre la réalité, le réel et la vérité. Nous sommes une société où la pseudo-immédiateté rend le temps saccadé. Le temps n’est plus un long fleuve tranquille, mais il fait des bonds, et des pauses.

Il faut laisser le spectacle aux gens de spectacle.
Il faut laisser le pouvoir aux gens de pouvoir.
Il faut laisser l’information aux gens d’information.
Que chacun nomme ce qu’il doit nommer de l’endroit où il est et non de l’endroit de l’autre.
Puis, on discute.

Le seul mot qui m’a parlé cette semaine, sur cette histoire, c’est « secte ». Oui, c’est sans doute un embrigadement sectaire. Oui, ça y ressemble. Quand on rentre dans une secte, on perd le sens commun, on change de nom, on est dé-liés. Et contre cela, comme contre le terrorisme, nous sommes sensés être armés, nous, société occidentale descendant des Lumières.
L’embrigadement sectaire, comme le suicide, nulle famille ne sera jamais totalement épargnée. On ne sait pas. Il faut veiller. Espérer. Protéger nos enfants.

Mais laissez le spectacle parler de cela en nommant, pour la catharsis, pour le recul. Pour comprendre, et chercher les bonnes réponses. Celles qui nomment les bonnes choses.

« There’s not a drug on earth can make life meaningful. » Sarah Kane. 4.48 Psychosis.
“Il n’y a pas une drogue sur terre qui puisse donner du sens à la vie.”
Quelques mois après, elle se suicidait.

Donnons du sens à la vie.

 

Les dimanches pluvieux d’août.

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Mission : respecter le travail des artistes…

C’est le moment où tu veux oublier. C’est le milieu de l’été. Tu aimerais penser projets ou festivals. Tu aimerais penser sable et sandales. Et roman d’été. Tu voudrais te nourrir de glaces et de pizzas. Mais cet été, il est mauvais. Il est bottes en caoutchouc et tarte au Nutella. Cet été, il fait ce qu’il peut, il se débat un peu pour s’améliorer, mais tu ne veux pas regarder The Newsroom parce que tu as trop d’infos déjà. On n’a pas encore trouvé le #JourLePlusChiant. Et pour cause. Les causes frappent. Fort. Fort. Quotidiennement. Le monde s’embrase. Alors tu cherches. Tu cherches de la légèreté, mais tu ne la supportes pas. Des photos de rien, ok, mais au second degré s’il vous plaît. Ou avec de l’amour. Parce que ce putain de premier degré au sang, il se décolle pas. Même les dimanches pluvieux d’août.

Et pourtant. Pourtant, il y a une petite colère, une colère qui n’est pas contre la mort, contre la décimation, non, une colère qui est contre la bêtise et qui me taraude cette semaine. C’est lancinant. C’est « non, ce n’est pas SI grave, regarde l’Irak, regarde Gaza, regarde la Syrie, ça ce n’est rien… »… sauf que la colère reste, comme un sparadrap de perfusion au poignet quand on a la jambe cassée.

Alors voilà, c’est l’histoire d’une indignation. J’ai vu fleurir sur nos fils d’actualités de réseaux sociaux une indignation contre la peinture en bleu nase d’une fontaine faite par un artiste pour une ville. C’était à Hayange, en Moselle. C’était commandé par un maire frontiste.

Alors voilà, cette indignation est juste et sincère. Je n’en doute pas une seconde. La plus belle réaction fut celle de Jean-Pierre Masseret (président de la Région Lorraine) qui se demande pourquoi ce maire élu, Fabien Engelmann, a eu envie de devenir maire d’une ville qu’il trouve sinistre et lugubre. Mais beaucoup d’autres se sont indignés. Fortement.

OK.

Pourquoi ?

Selon l’ADAGP, la société française de gestion collective des droits d’auteur dans les arts visuels, “il est interdit de porter atteinte à l’intégrité d’une œuvre d’art”, même quand on est propriétaire. Car “le droit moral est de l’artiste est perpétuel et inaliénable. Le domaine artistique constitue le seul secteur où le droit de propriété est moins fort que le droit d’auteur”.  *

Pour le respect d’une œuvre, changée à de possibles fins politiques : les deux bleus seraient en hommage au bleu du symbole du Front National. L’œuvre n’ayant pas été faite dans ce but, lui donner une portée politique est de la récupération. Notre sens commun nous dit que c’est mal.
Et parce que nous savons le tort que les nazis ont fait subir aux œuvres d’art. Parce que nous avons peur que cela recommence et en cela nous scrutons ce que le FN au pouvoir peut faire de mal, parce qu’il est hors de question de se retrouver dans la même situation que l’Allemagne des années 30. Parce que nous avons peur que cela recommence en allant aussi loin. Parce que nous mélangeons l’ostracisme, la fermeture d’esprit, la violence verbale et parfois physique des membres du FN et la bêtise. Par conséquent, souvent, nous les sous estimons d’ailleurs.

OK.

Mais là, je me pose la question : « c’est quoi le travail d’un artiste ? »
John Dewey (USA, 1859-1952) explique l’œuvre d’art comme ce qu’on fait avec l’énergie d’un tout nouveau recommencement. Ce qui est hors de l’artisanat, du savoir-faire, au-delà de ça, avec une valeur ajoutée : la mise en danger du saut dans le vide.
Ce saut dans le vide, c’est ce qui nous donne à nous spectateurs d’une œuvre nos émotions. Nous allons au théâtre pour voir les comédiens mourir sur scène. Pour cette possibilité-là. Pour cette partie de leur vie qui se joue, là. Nous allons au musée de même. Nous ouvrons un livre de même. L’artiste est celui qui met une partie de sa vie en jeu dans son œuvre. Et en cela, il est le soldat, le tirailleur de son époque. Il est, s’il est bon, le fusillé commando de son époque. Il est, s’il s’implique, celui qui parle le mieux de nous.
S’il ne s’implique pas, il est musicien, peintre, auteur, comédien mais pas artiste. Aucune gloire n’y changera rien.

 «Je vois l’acteur toujours comme en danger de mourir, de mourir de théâtre.
C’est sa définition même, ça ne se retrouve jamais ni au cinéma ni dans les shows…
C’est la peur, la vraie, celle qui manque au cinéma,
à la fois toujours lointaine et toujours là», écrivait Duras.


Mais que faisons-nous, nous, du travail de ces artistes ?

Nous perdons le mobilier national.
Nous jetons des œuvres faute de les avoir entretenues.
Nous demandons à des artistes de passer plus de temps à animer nos villes (pour faire venir des touristes ou occuper/éduquer nos enfants) que nous ne leur offrons de semaines de travail en studio.
Nous demandons aux directeurs de festivals de « faire du monde » avec des « têtes d’affiches » alors que pour la pérennité et l’intérêt culturel des-dits événements, il faudrait construire une image, une esthétique propre.
Nous demandons aux intermittents de supporter le rééquilibrage de leur statut pourtant intégré à la solidarité interprofessionnelle. **

Faites nous rire, mais pour pas cher.
Occupez nous, mais ne nous demandez rien.
Faites joli, et surtout ensuite partez et taisez-vous.
Vous avez eu un peu d’argent, soyez heureux, allez en paix.

Pas OK.

La création ce n’est pas automatique. C’est un travail. C’est de l’énergie. C’est un investissement. La création c’est du temps de recherche, c’est du temps à se tromper. C’est du temps à ne rien faire d’autre.

Alors crions au loup, oui, mais à chaque fois qu’une création est dévoyée. Crions au loup. Le loup du manque de respect est partout. Celui du FN fait peur, mais les autres mordent aussi. Moins fort mais plus souvent. Plus souvent donc plus dangereusement.

Laissons les chercheurs chercher notre futur. Laissons les créateurs créer notre monde. Que les politiques organise, oui. Que les politiques choisissent, pitié oui, arrêtez le saupoudrage malhabile. Que les politiques entretiennent et croient en quelque chose ou le laisse à un autre : oui ! Oui ! Oui !

Mais laissez les artistes créer, les programmateurs sentir et le public aimer. Alors Engelmann sera réellement une honte de maltraitance d’une œuvre. Ce qu’il est. Et nous nous pourrons être choqués, éhontemment choqués. Choqués pour de bon.

“Je crois qu’on travaille avec la volonté
de rendre compte de toute la masse de désespoir
contenue dans le simple fait de vivre,
mais aussi dans le fait de vivre justement
dans l’humanité et les sociétés d’aujourd’hui.”

Claude REGY, L’ordre des morts, 1999.

* Le mobilier et la sculpture à la poubelle :http://www.lexpress.fr/culture/art/sculpture-repeinte-par-un-maire-fn-ce-n-est-pas-la-premiere-fois_1562789.html
** Pour les intermittents : https://www.youtube.com/watch?v=tC9ifnAumLM