Panser la culture, penser l’art.

Contribution thématique CULTURE
Parti socialiste
Congrès de Marseille, janvier 2023



Depuis toujours, les socialistes ont eu à cœur de développer ce qui est reconnu comme un facteur d’émancipation autant qu’un pourvoyeur d’intelligence et de compréhension du monde : l’art et la culture. Le Parti socialiste, là où il est élu, développe l’éducation artistique et culturelle et l’accès à la culture avec des politiques publiques de prix réduits pour les plus précaires, de développement des festivals ou d’événements d’envergure nationale dont le plus célèbre : la fête de la musique.
Aujourd’hui, même la droite maintient peu ou prou l’éducation artistique et culturelle là où la gauche l’a construite, mais cette consensualité ne dit pas que tout va bien. De ces décennies de politiques publiques de décentralisation, d’institutionnalisation, et de désengagement de l’Etat, il faudrait tirer un bilan, faire le point, et voir si le chemin est toujours le bon. Cette contribution n’est que ce qu’elle est : un pavé sur le chemin. Elle ne remettra pas en cause ce qui fonctionne bien et depuis longtemps, elle posera seulement des questions pour être sûr du chemin que nous empruntons. En France, le bon chemin est gravé aux frontons de toutes nos mairies, immenses ou toutes petites, de l’hexagone ou des outre mer, partout, toujours le même : Liberté, Egalité, Fraternité.

LIBERTE.

Penser l’Art.

La France est tissée de réseaux de labellisations en tous genre et de structures administrativement plus aisées à gérer par le politique, certes. Mais avons-nous fait un vrai bilan d’efficience de ces établissements public de coopération culturelle créés en nombre durant les années 2000 ? Nous, socialistes, demandons un audit de la structuration des politiques culturelles telles qu’elles existent aujourd’hui, pour pouvoir préserver et développer ce qui fonctionne, changer ce qui s’use, avec une règle : que la diffusion et la création soit au centre de ces projets plutôt que leur propre existence. L’objet des structures financées par le public ne peut être accessoire aux structures elles-mêmes.
Les créateurs en arts vivants comme en arts visuels se rendent compte que pour être soutenus par la puissance publique de nos jours, les appels à projet et les cahiers des charges fleurissent, pensés par le politique, voire par les équipes administratives, les artistes sont sous une contrainte souvent incomprise : une facilité technique voire un impensé, politique.

Les artistes travaillent absolument tous sous la contrainte. Contrainte de temps, de moyens (financiers et humains) et contraintes de capacités personnelles, ce n’est pas la contrainte qui pose problème, mais la sensation que le politique leur demande non pas de faire de la recherche artistique (leur métier) mais de l’aménagement du territoire (le travail du politique) tout en rendant accessoire la création. Il faut pouvoir sortir de ce système, car à chacun son rôle. Si le politique veut créer, qu’il le fasse : qu’il peigne, écrive, compose, cela ne pose de problème à personne. Mais quand le politique dépense de l’argent public, il engage sa collectivité et doit alors respecter le travail et l’expertise de ceux qu’il finance.
L’hyper structuration désirée par le politique ces derniers temps, due à l’effet ciseau de la décentralisation qui a été malheureusement accompagnée du désengagement de l’Etat devient un carcan qui empêche la liberté de création. Alors, des artistes s’essoufflent à faire des dossiers improbables quand des artisans1 de la culture bons en dossiers remportent les financements.


Nous avons donc besoin, pour que la France ne soit pas la 15e roue du carrosse de la création internationale, d’un Etat qui reprend ses responsabilités et refait du ministère de la culture un ministère qui fait de la politique. La France est plus grande, plus complexe, plus riche que cette pensée exigue. Par le fruit d’une longue histoire tourmentée et parfois douloureuse, la France, présente dans trois océans et sur quatre continents, est aussi un creuset qui s’est enrichi des cultures et des arts de ses Outre-mer. C’est un pays fort de ses créateurs dans les arts savants comme populaires. C’est un pays riche des femmes et des hommes qui passent leur vie dans l’idée de rendre le monde plus Beau, et de le partager, partout.


Depuis le quinquennat Sarkozy et son désengagement financier des Direction régionale des affaires culturelles, le ministère de la culture n’a plus les moyens des ambitions que les candidats à la présidentielle vendent en campagne électorale. Les ministres, et le président Macron ne s’en cachent même plus avec la dernière ministre nommée, ne sont plus que des gestionnaires du patrimoine existant. Avec beaucoup de force de conviction, ils arrivent parfois à faire un projet durant leur mandature, rarement deux. La dernière ayant réussi une mission était Aurélie Filippetti au début du mandat de François Hollande, avec son soutien aux libraires, puis, plus rien… Tant et si bien que les libraires ayant été la dernière idée politique du dit ministère, c’est cette même idée que le président Macron a ressortie durant la pandémie, oubliant tout le reste, oubliant ce qui ne relève pas des industries culturelles, donc ce qui crée du lien humain à plus grande échelle.


Ne nous y trompons pas, ne pas créer de lien humain en dehors de la consommation individuelle de biens culturels industriels est un projet politique. Emmanuel Macron sait ce qu’il fait : il met en place une politique culturelle incapable d’émanciper les gens, politique dont la consommation est le maître mot. Il laisse la part belle aux monopoles médiatiques industriels parce que la pensée unique des couches populaires lui convient parfaitement.

Nous avons besoin du courage de la politique culturelle émancipatrice, et pour cela nous avons besoin de nous allier avec les artistes. Oui, nous allier avec eux plutôt que de nous demander lesquels voudraient s’allier à nous à la prochaine campagne. Pourquoi ? Parce que les artistes pensent le monde, en particulier les artistes d’avant-garde. Et ils le font sur absolument tout le territoire, sans avoir besoin d’organiser le maillage territorial tant rêvé, parce qu’ils sont de partout. Il y a des artistes qui créent à Paris intra-muros et à Wallis en passant par toutes nos campagnes, îles et montagnes, villes et villages, avec évidemment des esthétiques qui ne peuvent que bouger aussi, des pratiques qui méritent des réponses et des écoutes politiques adequates. Les artistes sont partout et pensent donc le monde et notre pays, de partout. Ils ne sont pas forcément dans l’hypermétropolisation parce qu’ils sont, eux comme d’autres, exclus des métropoles, par précarité souvent, par besoin d’espace et de liberté, aussi.


Nous avons besoin, nous socialistes, d’aller dans ces lieux, ces moments qui sortent des sentiers battus, prendre un chemin qui n’est pas dans nos habitudes, pour écouter ce que ces artistes qui travaillent l’écologie depuis si longtemps, qui travaillent l’égalité dans les faits si profondément, ces artistes qui vont dans les maternelles, dans les prisons, dans les EHPAD et autres foyers, qui vont dans la plus profonde ruralité ou en banlieue et y montent des projets sensibles, nous avons, nous socialistes, besoin de nous inspirer de leur vision du monde.

EGALITE.


L’égalité existe. Il y a des bulles d’égalité, des moments d’égalité vraiment palpables dans notre monde. Ce ne sont que des bulles. Nous soufflerons doucement dedans pour qu’elles grandissent et accueillent de plus en plus de monde à l’intérieur. Comprenez que ces bulles existent où la liberté est plus grande pour les organisateurs, où les espaces publics sont accessibles, où l’économie n’a pas encore tout gâché, où les règles sont plus laches, donc souvent en milieu rural. Allons voir cela, non pas en visiteur d’en haut mais en expérimentant en soi cette égalité.
L’expérience émotionnelle est universelle en cela qu’elle traverse tout le monde, toutes classes sociales, tous âges, toutes origines… Les sociologues nous ont montré qu’il n’y a que deux catégories sociales qui n’arrivent pas à accéder à la curiosité : ceux à qui tout a été donné à la naissance, comme s’ils étaient blasés, et ceux qui doivent se battre pour remplir le frigo, et qui n’ont aucun temps d’attention possible pour autre chose que cette quête. Pour la première catégorie, nous espérons toujours que certains se rendront compte que le monde est plus beau lorsqu’on est curieux de choses nouvelles. Pour la seconde, il faut régler les problèmes du monde capitaliste trop mal arrangé pour les laisser libres et surtout ne pas les culpabiliser de ne pas vouloir profiter des aides mises en place : l’esprit fait ce qu’il peut, et cette injustice énorme c’est à nous qui en avons le pouvoir de la réparer.
Mais parfois tout le monde peut, sur une place publique, par hasard, tomber sur quelques notes de violon, sur une fil-de-feriste, sur une ligne de poésie, tomber en extase sur un moment de magie.

FRATERNITE.

Panser la culture.

Nous, socialistes, avons développé l’éducation artistique et culturelle, nous avons fait baisser les habitudes de prix des billetteries pour les institutions, nous avons oeuvré pour un accès à la pratique culturelle, aux droits culturels, ainsi qu’à la pratique de spectateur. Nous pouvons être fiers du chemin parcouru sous nos impulsions depuis 40 ans, partout en France. Nos idées sont devenues des réflexes politiques, et c’est une réelle victoire.
Mais nous, socialistes, ne pouvons dire que là où nous sommes aujourd’hui est la fin du chemin, la perfection. Il nous faudra repenser nos réflexes ces prochaines années, remettre nos hiérarchies des normes en matière de politiques culturelles sur la table, car la crise pandémique a précédé une crise économique dont nous ne voyons pas la fin. Il nous faudra panser la culture dans sa structuration pour qu’elle continue d’accueillir ceux qui le souhaitent, ceux qui le désirent.
Nos enfants ont besoin que l’école et l’éducation populaire leur permettent de pratiquer des arts à moindre frais, qu’ils habitent à Paris ou à Pagny.

Mais certaines théories n’ont toujours pas été testées politiquement. JM Leveratto, sociologue de l’art, parle de portes imaginaires à franchir à deux : un emmenant et un emmené, avec l’image de tenir la main pour donner les codes, seule manière possible pour initier réellement quelqu’un à la pratique de spectateur. Être en confiance, et être suffisamment peu nombreux pour, non pas appartenir à un groupe dans la masse, mais tenter d’appartenir à la masse des spectateurs. Apprendre les codes se fait en les pratiquant, et on peut le faire quand on se sent en sécurité, compris, rassuré. Il nous faudra réussir à trouver des moyens nouveaux pour mettre en place non pas ces chèques à dépenser seul, mais des accompagnements à inventer, pour créer du lien entre les spectateurs aguerris et les spectateurs en devenir. De belles choses sont encore devant nous, à créer ensemble.

Nos concitoyennes et concitoyens ont besoin d’un accès, non pas qu’à ce qui n’est que populaire, ni qu’à ce qui est savant, mais bel et bien à toutes les formes de cultures. Le plus simple étant souvent de faire nos politiques culturelles par rapport aux acteurs de terrain existants, de nous reposer sur les artistes et associations de nos territoires pour savoir ce qui plaît chez nous. S’inspirer de nos voisins est toujours intéressant, à condition de rester en cohérence avec le travail, souvent acharné, des personnes qui s’investissent pour la culture qu’elle soit patrimoniale, locale, d’avant-garde, classique, débordante ou minimale… Car leur énergie est une denrée rare qu’il faut chérir et dont sort souvent de belles choses.

Malheureusement, avant de penser au beau, il faudra réparer le monde du travail de la culture, il faudra panser le monde de l’Art. L’idée, si injustement répandue, qu’on y fait des métiers-passion et que de ce fait, la rémunération n’a pas à suivre le niveau d’expérience est délétère. L’habitude de se reposer sur les structures culturelles (artistiques ou de diffusion) pour penser nos politiques d’aménagement du territoire sans penser aux besoin réels des dites structures et du milieu artistique local est tout autant délétère. Et l’augmentation des demandes des tutelles, d’année en année, sans donner un penny de plus, créé une tension exponentielle sur les êtres humains qui subissent cet effet ciseau de plein fouet.

On ne compte plus les burn out, les démissions, les arrêts maladie dans les équipes administratives et artistiques, les fractures de fatigue dans les orchestres, les abandons de compagnies de théâtre, les reconversions venant de partout. Et rien, absolument rien ne s’est arrangé socialement dans le milieu de l’Art et de la culture depuis la pandémie. Tout a empiré. On a demandé aux structures qui ont demandé aux artistes, de faire deux saisons en une. Maintenant on leur demande de faire autant avec encore moins, nous maintenons la demande publique tout en pérennisant des crédits déjà insuffisants, tout en sachant que leurs frais vont augmenter… Cela ne pourra pas tenir. Nous nous approchons d’un point de rupture, d’un effondrement possible, alors que nous n’avons toujours de trouver de manière décente de rémunérer les artistes-auteurs (plasticiens, écrivains etc.).

Non pas que la fin de ce monde-là soit grave, puisqu’en art le nouveau n’est pas à craindre normalement. Notre question sera, sur les mois qui viennent, de se demander ce que nous, socialistes, souhaitons garder et ce que nous, socialistes, souhaitons transformer. Il ne pourrait y avoir de socialiste qui défende un système où les travailleurs souffrent, où être sous-payé est la règle. Nous avons donc confiance en notre parti pour participer pleinement à la transformation sociale de ce milieu.
Liberté, Egalité, Fraternité : émancipation !

La culture, telle que nous la rêvons, émancipe le monde des carcans dans lequel la période les met. L’art, les artistes, nous parlent du monde tel qu’il est et tel qu’il serait si on en prenait soin. Ils sont les éclaireurs de notre futur, ils y marchent chaque jour et pourraient nous guider vers des utopies encore impensées par le politique. Les émotions qu’ils nous permettent d’expérimenter ensemble, nous la foule d’anonymes qui partage ce moment, créé une communauté de fait. Pour nous, socialistes, qui souhaitons remettre du commun au cœur de la vie des gens, c’est fondamental. Et ce ne sera jamais un fondamental de salon, mais bien un fondamental du fond du cœur, celui qui bat, celui qui rend vivant, celui qui change la vie.

Premiers signataires : Charlotte PICARD, Clément SAPIN, Karine GLOANEC-MAURIN, Olivier BIANCHI, Marie COLSON,…

Pour signer à votre tour c’est ici.

1 : Cf L’art comme expérience, John Dewey, 1934

à qui parle-t-on ? / musique politique

Quittons dans ce monde insolite
Le bruit des pelles mécaniques
Qui construisent quoi
Faisons taire les mélancoliques
Avec notre propre rythmique et notre joie
Musique
Et que chacun se mette à chanter
Et que chacun se laisse emporter
Chacun tout contre l’autre serré
Chacun tout contre l’autre enlacé

Quand on approche des 80% de personnes qui ne veulent plus prendre part à la démocratie telle qu’elle est, le quotidien ne peut reprendre vraiment sans se poser de questions. Enfin, si, sans doute, pour 80% des gens. Mais moi non. Nous ne pouvons être des grenouilles que l’on plonge dans l’eau froide et que l’on fait cuire doucement, il faut sortir de la casserole de cette nouvelle normalité et couper le feu, essayer tout du moins : être conscients que l’on va mourir ne suffit pas pour se sauver, il faut après, faire un geste.

On ne sait jamais ce qui nous fait comprendre le monde, ce qui va créer les révélations. Mais comme l’a dit une merveilleuse chorégraphe il y a quelques années “La variété française est un monstre gluant”. Je faisais donc ce que la campagne m’avait privée de faire durant quelques jours/semaines : je nettoyais la cuisine en écoutant radio Nostalgie. Ces moments où agir créé une liberté de l’esprit à penser sans contraintes, aka “le ménage comme méditation” (ça coûte moins cher que les retraites en yourte…) Et puis, l’éponge à la main, vint Johnny.

A force d’impasses et de fausses routes,
A force de s’habituer au pire,
A force des mots sans qu’on les écoute
Jusqu’à ne plus même oser les dire,

A force de rêver à des sirènes
Et ne pêcher que des pauvres leurres,
A force de ne parler qu’aux poubelles,
Au petit matin, cassé et tout seul,

Je ne sais pas où les anges arrivent.
Je me doute que tu n’en es plus un.

Je t’attends, je t’attends, …

Ils attendent, mais ils ne savent même plus qui, ou quoi.

La classe médiatico-politique voudrait que ces gens s’intéressent aux macro-problèmes (la planète, le terrorismes dans le Sud Sahel…) ou aux micro-problèmes (les problèmes sociétaux, etc…) alors qu’en même temps ils ont l’impression qu’on ne met rien en place pour leurs problèmes réels et quotidiens lorsqu’on a les manettes en mains, et que quand on le fait, on ne le fait pas vraiment savoir, ou c’est si complexe à mettre en place que ça en devient obscur.

C’est comme si, avec le temps, nous avions réduit notre audience sans y prendre garde : nous ne parlons plus qu’à la France de Dominique A et nous nous étonnons que la France de Jean-Jacques Goldman ne vote plus pour nous, elle qui attend que nous parlions à nouveau à la France de Johnny. Nous méprisons sans même nous en rendre compte la France de Johnny, parce qu’elle ne voterait pas pour nous. Ce n’est pas vrai : les gens qui chantent à tue tête Diego libre dans sa tête n’attendent certes pas la gauche mais au moins des politiques qui les considèrent vraiment, et qui leur semblent justes et vrais.

Johnny Hallyday Pavillon de Paris, Jean-Jacques Goldman Entre gris clair et gris foncé, Dominique A Le Twenty-two Bar.

Vous pensez ne pas faire partie de la France de Johnny ? Vous vous pensez plus haut, plus beau, plus fort ? Ou vous les pensez plus gras, plus gros, plus laids ? Mais vous êtes comme les autres : vous fredonnez sur sa chanson qui passe au supermarché.

La France de Johnny c’est justement cette France qui va au supermarché. Celle qui paie une assurance de voiture, même cher, même si elle remboursera jamais l’accident qu’on pourrait avoir, juste parce qu’elle en a besoin pour aller bosser, cette France-là. Celle qui trouve que les courses de rentrée, c’est galère. Celle qui tend le dos quand la machine à laver fait un drôle de bruit, parce que là, c’est vraiment pas le moment… C’est aussi celle qui n’a pas vraiment le temps de se préoccuper de ce que ne devrait pas permettre la CNIL ou de ce qu’on fait à l’international, mais qui veut qu’on s’en occupe pour elle, consciencieusement. Parfois, on l’appelle le Peuple.

Prenons l’exemple du Mariage Pour Tous (c’est vieux, c’est fait, c’est pratique pour ne pas relancer le débat sur le fond…) On a donné l’impression de passer un an à ne faire que ça : permettre aux homosexuels de pouvoir convoler, faire une fête comme les autres, avec pièce montée, tenues de soirée etc… De dehors, on n’a vu que ça et une bataille entre réacs et progressistes sur des plateaux télé autour du droit à être un couple homosexuel… Comme si, à l’ère du divorce, le mariage était devenu roi.
Ce mariage pour tous était surtout primordial pour les droits de succession des couples homosexuels, c’était non pas une avancée sociale mais de la justice sociale (économique), et on en a fait un fait de société. On a passé un an à dire que les couples avaient le droit de convoler, à parler des wedding planners, et des lunes de miel spéciales gays ou lesbiennes, alors que la société souffrait économiquement des années Sarkozy et que ça ne remontait pas (sauf pour ceux qui sont toujours tout en haut et ne tombent jamais). Moi ce que je retiens du MPT, c’est que le conjoint d’une personne en mort cérébrale peut donner son avis pour le débrancher, ou non (et plus le parent homophobe qui l’a rejeté lorsqu’il avait 17 ans), et que les neveux et nièces d’un défunt ne peuvent plus éjecter son conjoint pour vendre la maison où ils avaient vécu ensemble toute leur vie. Et ça, c’est de la justice sociale, c’est la chose que seul le mariage donne, ce n’était pas (que) un combat sociétal contre l’homophobie, c’était une égalité financière et vitale pour des situations analogues. Égalité. Justice. OK.

Mais notre com’pol dictée par le poids que nous laissons aux lobbyistes nous fait perdre de vue que les lobbyistes eux-mêmes, vont au supermarché, ont une machine à laver, doivent (parfois) avoir une voiture et payer les faux frais qui vont avec. Il nous faut, nous devons retourner la machine. Parce qu’au Karaoké, on arrive plus facilement à faire le chorus tous ensemble sur Toute la musique que j’aime que sur le Twenty-Two Bar, même si on l’aime, ce bar, alors il faut reparler de la qualité de vie au quotidien, partout, pour tous. Egalité. Justice. Toujours. Il faut combattre ce déclassement qui avait déjà débuté avant la pandémie, et qui va être violent, si violent lorsqu’on en sortira. On n’y arrivera que tous ensemble. On n’y arrivera qu’en enterrant les haches de guerre, parce que là, l’ennemi est ailleurs, et il est puissant. La question n’est plus qui est le plus joli courtisan mais qui sont les plus valeureux chevaliers et de les mettre en première ligne.

Et cette France-là, celle qui râle, qui beugle, qui chante “Allumez le feu”, qui klaxonne, c’est aussi celle qui tient la buvette au club de foot ou à la kermesse, celle qui fait la circulation en attendant les flics quand il y a un accident de la route, celle qui sait depuis quand elle n’a pas vu son voisin et s’en inquiète, celle qui casse le nez du mec de sa cousine parce qu’il l’a envoyée à l’hôpital… C’est une France pleine de commun, d’un commun ancestral, à qui nous ne savons plus parler et qui nous demande :

A quoi tu sers? Pourquoi t’es là?
Qu’est-ce que t’espères? A quoi tu crois?

Y’en a qui meurent, qui prient pour un morceau de terre
Y’en a qui risquent leur vie pour passer la frontière
Y’en a qui bronzent et d’autres qui s’font la peau plus claire
Certains s’effraient au fond quand d’autres font des affaires

Mais y’a toujours la lune qui s’méfie du soleil
Et quand tout ça changera, c’est pas demain la veille
Certains smatchent ou labourent, d’autres soignent ou bien peignent
C’est à toi, c’est ton tour, qu’est-ce que t’as dans les veines?

Alors voilà, chers camarades (socialistes ou non) le temps est venu de regarder les gens droit dans les yeux, et de les écouter. On a trop menti, on a trop caché, on a trop pataugé, on a trop hésité, on a trop omis. On les a trop pris pour des imbéciles à leur dire ce que les libéraux voulaient nous faire croire (on les a trop crus) There is no alternative… Oui, il y a d’autres politiques possibles, celles qui prennent en compte les êtres humains dont on a la charge en tant qu’élus républicains et évitent les souffrances évitables, celles qui regardent le prix des choses (du travail comme des produits) et crée une harmonie entre les deux pour une vie décente pour tous, celles qui ne parleraient plus d’investissements à prévoir avant qu’on ait déjà fait fonctionner tout ce qu’on a correctement…

Et puis, cette vieille façon d’être, celle qui sent un peu le vieux, mais qui est si évidente, pourtant… Celle avec laquelle nous savons éduquer nos enfants mais pas diriger nos collectivités : l’exemplarité.

Que chaque lieu qui est géré par la puissance publique (HLM, foyers, transports en commun…) soit aussi bien entretenu que le bureau du préfet [parce que le mépris des pauvres se voit à leurs cages d’escaliers, chaque jour ils le voient comme une piqûre de rappel du désamour que l’État a pour eux]
Que chaque personne travaillant dans le public ou para public ne puisse rencontrer le mépris ou la souffrance au travail impunément [parce que tout se sait, et que nos villes ne sont pas aveugles : harcèlement, hypocrisie, manque de moyens, burn outs en série, cela se sait toujours, même quand la presse le tait]
Que ce qui a été construit par des forces humaines et justes pour le commun, durant des mois ou des années, ne soit plus détruit par le fait du prince à un changement de bord politique, pour un nom en bas de l’affiche [parce que nous ne sommes pas des princes autocrates mais des élus par le peuple, issus du peuple]
Que chacun laisse la place à l’autre d’exister [être élu ne signifie pas tout savoir, tout savoir faire, mais avoir été choisir pour choisir à notre tour ceux qui savent ou font au mieux pour l’intérêt général]

Pour que ces choses ne soient pas de vains mots mais des obligations de moyens et de résultats opposables il nous faut nous rappeler les notions de Justice et de Vérité, et nous les appliquer chaque jour, même quand ça fait mal. Et ça fait souvent mal. Alors, nous redeviendrons dignes d’être écoutés au-delà du cercle des convaincus d’avance. Pas avant.

C’est notre devoir. C’est le travail qui nous attend.
Vérité, Justice, Égalité. Exemplarité.

Le jour est sombre.

Le jour est mon épreuve. Mon épreuve qui se répète, chaque jour.

Le jour, c’est la somme des échecs, des failles, des chutes qui me tient. Somme assommante. Somme éreintante.

Ces jours sans liberté sont gravés dans ma poitrine. Mon sang est épais. Il ne coule plus bien. Il manque de l’élan.

Je ne sais plus me lever. Je ne sais plus marcher. Je ne sais sans doute plus danser non plus. Mais que signifie danser ? Pour danser il faudrait être léger. Qui est encore assez léger pour danser, même seul dans sa chambre sur Sylvie Vartan ? Qui. 

Je ne sais plus penser. Je ne fais que rêver. Rêver de frapper, rêver de contourner, rêver de clandestinité. Mon bonheur ne peut qu’être clandestin puisque le jour est sombre.

Ma liberté comate au fond de ma gorge, noyau d’abricot empêchant de parler. Je voudrais danser dans la rue, une samba douce, sentir la chaleur de la vie quelque part. Je voudrais qu’une samba nous libère, nous détache de nos canapés. Je voudrais une samba en moi. Je voudrais écrire une saudade sur notre vie gâchée un an à attendre que quelque chose arrête d’arriver. Je voudrais écrire une saudade où j’embrasserais l’air.

Le jour est sombre, il appelle la défaite du Peuple. 

Ma voix ne sort plus. Mes yeux ne lisent plus. Mon coeur bat sans comprendre trop pourquoi. Mes mains sont lasses. Mes pieds ne veulent plus.

Le jour est sombre et il ressemble à hier qui ressemble à demain.

Nous en sommes là, sombres. 

Mais nous, c’était autre chose. C’était rire et danser. C’était chanter et penser. C’était panser les blessures de l’autre sans lui demander quoi, ni pourquoi. C’était boire et manger, parce qu’on avait compris que la Vie, c’est court. Nous, c’était vouloir le Beau plus que tout. Le Beau avec une majuscule, pas le joli, non. Le Beau qui est Juste, qui est Vrai. Nous, c’était la Joie d’être vivants et la volonté de l’être pleinement.

Le jour est sombre parce que nos vies sont lumineuses, et qu’on les a éteintes.

Que quelqu’un prenne ma main, je n’arrive pas à me lever. Que quelqu’un prenne ma main et me ramène à moi. Vous vous souvenez de moi ? Je voudrais y retourner. Attrapez-moi et faites moi danser. Attrapez-moi, ne me laissez pas là, dans ce trou sans lumière, sans goût. Rattrapez-moi et je vous tiendrai pour qu’on en sorte. 

Je voudrais reconnaître les jours et les saisons à nouveau. Je voudrais le goût de l’Autre qui revient dans mon plaisir de le rencontrer pour la première fois. Revoir ceux qui me manquent depuis des lustres, parce que ces 12 mois furent trop long pour en supporter encore d’autres. Je voudrais les moyens de réunir tout le monde pour une grande bacchanale d’un mois de rattrapage humain. Je veux des corps, les corps de tous ceux que j’aime ou qui me font rire, ceux qui me font rêver ou danser, je veux tous ces corps inaccessibles depuis tant de mois, et je veux pouvoir les toucher sans plastique, sans parois, sans pixel. Je veux de vrais corps. Pas des images de corps. Laissez nous tranquilles avec vos images, on n’en peut plus de vos images. On veut la réalité. On veut du Vrai. 

Et nous, c’est Vrai.