PEUPLES GUERRIERS.

Nous en sommes.

Nous n’avons, en fait, pas changé. La nuit des temps ne nous a toujours pas endormis. Nous sommes un peuple guerrier. Avancer, taper, conquérir, avoir.

 

Petite, j’ai grandi avec une tante en Centrafrique. Vous savez ? Non, vous ne savez pas. Moi je savais, et je savais que vous ne saviez pas. C’était un peu notre secret, notre trésor cette guerre incessante, ce conflit qui pointillait. Comprendre avant ses six ans que des enfants meurent de faim, que certains le savent et s’en préoccupent assez pour les y aider, pendant que les autres se préoccupent d’autre chose, ça règle quelques problèmes de compréhension du monde. L’injustice est norme. C’est tout.

On y peut, mais ça coûte.

On y peut peu et ça coûte beaucoup.

 

La Centrafrique, je n’y suis jamais allée. Mauvaise concordance des temps. Mais j’ai grandi avec ce pays. Je l’aime, quelque part. Ce pays, il me permet de relativiser. De savoir que nous ne savons jamais tout. Et que les choix politiques ne sont pas humains. Et que même en guerre, un pays est beau, les gens sont beaux.

 

Cette famille, ses sacrifices m’ont rendue humainement idéaliste et réaliste. En même temps. Pas évident. Ne rien attendre, toujours espérer. Pas évident. Vraiment.

 

Alors là, ce mois de juillet 2014 là… Ne rien attendre, toujours espérer. Écouter. Écouter. Écouter. La vie depuis m’apprend à me focaliser sur l’écoute. Là est notre voie de sortie. Ailleurs c’est l’impasse. Écouter. Écouter le monde. Au lieu de guerroyer : nous n’avons plus les moyens de guerroyer. Nous devons avant, savoir avec qui nous battre. Redéfinir les équipes. Les légions.

 

Je ne comprends pas ce qu’il se passe en Centrafrique. Mais vous savez, je crois que c’est un peu pareil que ce qu’il se passe dans le Croissant Fertile, de la Libye à l’Irak… pareil que ce qu’il se passe ici entre la place de la République et la rue de la Roquette… Je crois que nous avons laissé nos oreilles, nos mains, nos cœurs enfermés dans l’individualisme à outrance et que nous sommes tant et si bien enchaînés, que nous préférons tuer celui qui est enchaîné à côté de nous pour le bouffer que de briser nos chaînes pour aller chasser avec lui un gibier plus ambitieux.

 

Nos chaînes nous font des marques aux poignets et nous pensons que c’est celui qui a une autre couleur de chaînes le responsable. Jamais nous ne nous retournons, par peur du coup de fouet, vers celui qui pose et tient la chaîne. Personne ne sait même plus qui il est.

Pavlov nous a tués.

 

Arrêtons-nous deux minutes. Stop. Posez-vous. On est fin juillet. On prend l’apéro entre amis. On s’arrête. On bouge un peu. Posez-vous et réfléchissez à qui tient vos chaînes. Pas juste à côté de vous, pas votre sous-chef névrosé, non… le bout de la chaîne, le début de la chaîne…

Je crois que ce sont nos mains qui sont dessus. Il faut lâcher. Lâchons.

Screw you, neoliberalism.

Dans mes nuits blanches…

5000 ans

 

45 ans, un pied sur la lune. Puis l’autre. Puis des pas. Puis un autre pied, un nouveau, qu’on oublie, le second homme. Puis son deuxième pied.

C’était il y a longtemps. Mais en fait, pas tant que ça. C’était il y a un monde d’ici. C’était il y a 45 ans, quasi jour pour jour. Même pas un demi-siècle. C’était dans les 30 glorieuses, mais vers la fin. C’était juste avant le début de la re-fin. Cyclique fin. Recommençante fin. C’était à un moment de notre histoire où l’Ouest et l’Est dépensaient sans compter pour montrer à l’autre sa puissance, en espérant ne jamais avoir à l’utiliser pour de vrai. C’était à un moment où on se pensait tous invincibles, en fait. On se prenait pour les maîtres du monde.

Et depuis, le Monde se rappelle à nous. C’est la planète, la superpuissance du Monde. Pas nous.

 

 

« Préhistoire et protohistoire / Orient.

Vers 3000, le déluge. (Hypothèse de plusieurs inondations et éruptions catastrophiques.) Construction de digues et de canaux en Egypte (Nil) et en Mésopotamie (Euphrate et Tigre) Le récit de la Bible correspond à l’Epopée de Gilgamesh.

L’apparition des grandes civilisations. A la suite de la révolution néolithique, les grandes civilisations urbaines apparaissent (généralement concentrées autour de grands fleuves), et l’ère historique commence. Civilisation égyptienne sur le Nil, de la Mésopotamie sur le Tigre et l’Euphrate, de l’Inde sur l’Indus et de la Chine sur le Houang-ho. L’élément décisif est la modification climatique amorcée dès le Mésolithique : dessèchent d’immenses régions (ceinture désertique de l’ouest à l’est : du Sahara à la steppe kirghize). La population augmente, le sol s’épuise, la sécheresse se prolonge et les habitants des régions désolées émigrent vers les oasis fluviales ; Pour y vivre, il faut résoudre collectivement les problèmes qui s’y posent. Comme une partie de la population est libérée de la production de nourriture, elle est libre pour d’autres tâches (artisanat, défense, culture, administration, technique). Naissance d’une société différenciée par division du travail, émancipation des différents métiers et complication des processus de production. (…)

Langage, culture et religion font naître une communauté de sentiments et de pensées. L’expansion des relations commerciales conduit à une multiplicité d’influences et à une plus grande largeur de conceptions. »

in Atlas historique, ed. Perrin, 1997, p.13.

 

 

5000 ans. Entre le déluge et le pied sur la lune, environ 5000 ans, à la louche.

Dans ce Croissant Fertile est né notre Nous. Et aujourd’hui, nous le pensons différent et dangereux. Ou pire : lointain.

Dans cet endroit est né le Livre. Dans son côté religieux, les trois religions du Livre. Et puis dans son côté pratique : l’écriture. L’Histoire est née avec elle.

 

Nous y avons appris à former une société. Entre Le Caire et Téhéran, nous sommes ensemble sortis de la préhistoire.

Là-bas.

Depuis nous avons rejoint la Lune. Ce n’est pas rien. La Lune.

 

Nous avons formé une société lorsqu’il a fallu, pour vaincre les éléments, se mettre ensemble et se partager la terre et les tâches. Il a fallu échanger pour partager. Alors, nous avons formé une société. Des langages, des codes, des ordres. Tout ça s’est créé là-bas.

 

 

C’était il y a 5000 ans. Et il y a 45 ans, un homme, puis un deuxième mettaient un pied sur la Lune.

Depuis l’Homme doit apprendre qu’il n’est pas divin. Il y a cru mais c’était un leurre. La seule invincibilité qui vaille, c’est le partage des tâches, l’entraide, la société c’est le groupe, ensemble, qui a vaincu les déluges et qui a fait entrer l’Homme dans l’Histoire, dans le Croissant Fertile.

 

 

 

NUIT NOIRE.

Je ne sais pas ce que j’ai vu. C’était tendu. Ça tirait fort.

Ce que j’ai vu je ne l’ai pas vu. Le plus tendu, le plus tiraillant n’était pas là. C’était entre les deux. Entre avant et après. J’imagine.

Comment décider de bloquer un parlement parce qu’on ne peut l’entendre bouger ? Je ne sais pas. Je sais que demain, lorsqu’on va se réveiller, ceux qui célèbrent ce soir la victoire de la France et n’ont pas vu ce débat sans vote, ceux-là, une partie de ceux-là vont crier au scandale. Certains pérorer à la dissolution. Certains menacer à la dissolution. Mais il y a une autre solution. Il n’y a jamais qu’une seule solution. Il y a dix solutions.

Je m’excuse, il est tard. Il est tard dans la nuit, il est tard dans la République, il est tard dans la démocratie. Il est un temps où un Premier Ministre peut regretter que certains appellent à « une reparlementarisation à outrance » (Mais où serait l’outrage ?) pour menacer de la « mort de la Gauche ». Il est tard comme un jour où on ne veut plus de parole, plus que du silence, plus que du vide.

Mais la nature a horreur du vide. Elle le remplira. Elle le remplit. Elle met la folie. Quand les enfants dorment j’allume la télé. Quand la démocratie dort, le reste prend sa place. La consommation prend sa place. L’automatisme des actes prend la place. Quand on n’ose plus choisir, on n’est plus. Alors, le pire advient.

 

Aujourd’hui, ma République est sur une voie de garage. Soit on pète le mur du fond, soit on fait marche arrière. Moi je veux qu’on pète le mur. Je veux voir le jour, je veux voir ce que depuis ma naissance on me dit avoir existé. Je veux voir la Politique agir. Je veux un monde où la chose publique est décidée par des hommes et non par des systèmes. Moi, je veux qu’on pète le mur. Je veux cultiver le jardin qui est derrière le mur. Je veux me nourrir de ce qu’on nous cache. Je veux avancer, debout.

 

Je vois ce qui se passe. Je ne le comprends pas. Pas beaucoup. Pas entièrement. Un peu. Mais je le vois et je peux vous dire que la lumière est belle. Elle est belle. Forte. Elle fait mal aux yeux. Elle brûle. Mais elle éclaire.

 

Je veux qu’on arrête la nuit. Je veux qu’on arrête la nuit. Je veux le jour. Et des possibles.

Je veux choisir.

 

Et si on te demande… Je suis fière d’être au Parti Socialiste. Parce que je n’y ai pas adhéré pour ce qu’il est aujourd’hui, au moment M. Non. Je suis fière de faire partie de cette histoire-là, le Socialisme. Ça, c’est pour le passé. OK. Mais aujourd’hui je suis fière de cheminer auprès de ceux qui font, je l’espère, son futur. Le futur que je lui souhaite. Un futur qui dessine la société au lieu d’uniquement la gérer a posteriori.

Je suis fière d’être au Parti Socialiste, parce qu’il crie, il pleure, il a mal, mais il vit, il respire et il vit, d’idées et d’idéaux.

 

Précédemment publié le 1/07/2014 sur http://charlotpicard.tumblr.com/post/90398540270/nuit-noire