Carnet d’été #1 : politique et pauvreté

… réponses aux questions en attentes, la plus fréquente : « Pourquoi es-tu toujours au PS, toi, sérieux ? »

La réponse la plus prosaïque et donc la plus définitive est : parce que sans un grand parti je n’aurais pas pu faire de politique au niveau national car j’étais (et je reste encore) trop pauvre pour en assumer les frais.

Lorsque je suis entrée au PS, j’étais en CDD à mi-temps au SMIC. 639€ net par mois, donc au RSA majoré étant seule avec deux enfants. Puis, après l’emploi, au RSA tout court. Puis CDD, chômage, RSA, CDD, ad lib. A quel moment aurais-je eu les moyens de mettre une centaine d’euros toutes les six semaines pour m’acheter des billets de train et me rendre au Conseil National de mon parti, s’il n’avait pas eu les moyens de me les rembourser ? Aurais-je dû dire aux enfants « Pas de chaussures neuves, plus de pâtes : maman a politique ? » Non. Donc ?

Je ne vais pas vous faire croire qu’on est pléthore de pauvres dans les rangs du CN, mais ce n’est pas par faute de moyens, en tous cas pour ce qui est interne au travail du parti. Alors même si intellectuellement les autres mouvements tout beau tout neuf peuvent m’intéresser, j’aimerais qu’on respecte mon mouvement, tout vieux tout malade, déjà parce qu’il essaie de se soigner au lieu de mourir et aussi parce qu’il me permet faire de la politique avant même d’avoir été élue du peuple, en me permettant de m’y investir nationalement.

Non, il ne le fait pas de gaité de cœur, je n’ai pas été facile avec lui tous les jours… Mais il mérite au moins cela : le respect de permettre à des gens comme moi d’y trouver une place selon ce qu’on lui apporte et non selon ce que l’on peut dépenser pour lui. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup.

Et si tous les mouvements naissants à gauche faisait une petite étude sociologique de leurs réunions, ils verraient que ce n’est pas si facile pour un pauvre avec enfants à charge de venir, d’être là et de compter. On peut essayer de faire moult choses, c’est difficile, point. S’occuper du commun lorsqu’on vit au quotidien dans l’injustice de la pauvreté et l’indifférence de la société, c’est une souffrance. C’est difficile. On n’en a pas envie. Vous pourrez mettre des crèches, des horaires aménagées, ad lib… prendre du temps qu’on n’a pas pour aller se préoccuper de n’être qu’au quart écouté lorsque tout est bien organisé, on ne le fait pas. Point.

A l’heure où la démocratie participative est dans toutes les bouches de gauche, j’aimerais qu’on pense à cela : comment une mère (ou un père) célibataire, au SMIC, participe ? Elle ne le fait pas : elle a d’autres chats à fouetter. Alors comment on la considère ? Et pas que sur les thèmes « tu es pauvre de quelle aide as-tu besoin ? Il faut aider les pauvres ! » mais aussi dans l’organisation de la ville, du territoire, de la vie. Comment, puisqu’ils ne peuvent pas venir, on considère les pauvres et leurs avis dans notre réflexion et en leur absence ? Où ? Quand ?

Parce que vous ne le savez peut-être pas, mais être pauvre c’est être inventif. On n’a pas le choix. La récup’, l’entraide, ce n’est pas un état d’esprit écolo : c’est une fichue nécessité. La vision de la ville sans le sou permet de penser la ville autrement, à une autre vitesse, à vitesse humaine, sans carte bleue. Les distances sont différentes, les services et les horaires aussi. Alors on pense la ville dans un souci d’économie. Pas dans le souci de l’Économie, non, dans un souci d’économie. Être économe de ses pas pour ne pas trop user ses semelles…

En décembre, je disais qu’il n’y avait pas besoin d’aller jusque sur les rond-points pour voir des pauvres, qu’il suffisait de laisser parler ceux qui viennent dans les réunions de section socialiste. Je le crois toujours, si tant est qu’ils soient restés, et que nous leur donnions la parole. C’est un effort, mais il est tout petit par rapport à ce qu’il rapporte.

Mais on ne peut pas en vouloir à quelqu’un qui a comme préoccupation continuelle des angoisses de fin de mois, de ne pas prendre du temps pour se préoccuper du commun. C’est notre société capitaliste qui a coupé les liens entre les individus et le commun. Et c’est à la société de changer pour que nous respirions à nouveau.

Vous me permettrez d’en vouloir à ceux qui durant toutes ces années ont pensé pour avant de penser avec. Ceux qui du haut de leur tabouret ne voulaient voir que ce qui descendait d’eux, de leur charité, mais ne voulaient pas voir la pensée qui venait de trop bas à leur goût… Ceux-là, oui, si je les froisse, tant pis.

Michaël Foessel, Le Temps de la consolation, p171.

Voilà ma question : qui, aujourd’hui, a le souci d’un monde nouveau au point d’avoir le courage de briser l’ordre établi ? Qui a le souci de l’autre à tel point qu’il saura inventer un moyen de pacifier la Vie ? Qui fera du souci sa valeur première ?

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