[LE PLUS. “Et toi, tu cherches une circonscription ?” À la veille d’une année électorale chargée, les législatives sont déjà dans toutes les têtes dans les partis. Seront-elles l’occasion d’avoir des élus plus représentatifs de la diversité sociale du pays ? Charlotte Picard en doute. Engagée au PS, mais aussi mère célibataire et dans une situation précaire, elle ne peut se permettre de se présenter.
Édité et parrainé par Sébastien Billard ]

Au siège du Parti socialiste au soir du premier tour des régionales, le 6 décembre 2015 (N. MESSYASZ/SIPA).
“Mais mes ami-es, nous avons un extraordinairement penchant pour l’auto-flagellation. Nous obtenons la parité hommes-femmes et nous nous chamaillons déjà sur la question de la présence ou pas d’hommes et de femmes issus de la diversité. Pourtant, je crois que si nous arrivions à faire augmenter le nombre, on se chamaillera quand même à propos de la dimension sociologique des uns et des autres, voire l’âge du capitaine ou le nombre de ses mandats… Au bout, il manquera des ratons-laveurs dans un Parti socialiste jamais satisfait de ses avancées. Non, à un moment donné, il faut cranter ce que nous avons réussi à faire. Nous sommes la seule représentation politique française à l’avoir fait.”
Ces mots sont ceux de Jean-Christophe Cambadélis, parus à la page 5 de “L’Hebdo des socialistes” du 7 octobre (n°837).
Si je refuse, c’est que je ne peux simplement pas
Juste avant d’aller au Conseil national du PS, le 2 octobre dernier, cher Jean-Christophe (oui, j’aime bien t’écrire, mine de rien tu es le leader charismatique de mon parti, tu sais…), j’ai répondu à cette question très claire d’une camarade “Et toi, tu vas sur une circo ?”, par un “non” franc et massif : “Non, je ne peux pas”.
À force de voir des camarades refuser de se prendre une nouvelle veste électorale, cette camarade bienveillante a tenté de me faire changer d’avis : on ne refuse pas un scrutin. Mais je ne refuse rien, camarade Premier secrétaire : non, si je refuse c’est que je ne peux simplement pas…
Jean-Christophe, tu n’es pas une mère célibataire en situation précaire, alors je vais t’expliquer ce que c’est, le problème. Bon, je dis “mère”, mais j’imagine que les pères célibataires sont aussi dans cette situation. Ils sont juste moins nombreux. Et à eux on ne demande pas s’ils ont des enfants et comment ils les font garder au moment de l’entretien d’embauche…
Bref… Je ne suis pas un cas isolé. Et je ne me plains pas, ça ira. C’est juste que tu ne te rends pas compte à quel point je ne peux pas être candidate aux législatives cette année, à quel point le baby-sitter, l’essence, l’achat d’une voiture… À quel point tout coûte quand on n’a aucun avantage en nature.
Qui, hormis un élu, peut réellement candidater ?
Pourtant, notre parti devrait se sentir enrichi de gens comme moi, qui regardent les bénéficiaires du RSA et les chômeurs droit dans les yeux, actualisation après actualisation… Parce que, je te le rappelle, être précaire n’est pas être bête, pas plus que riche est être méchant (je pense que c’était dans le manuel d’anti-manichéisme, à la première leçon).
Donc nous y voilà. Une circonscription urbaine, c’est la guerre. Qui, hormis un élu, peut réellement candidater sur une circo urbaine ? Montre-moi, explique-moi. Le renouvellement par le cumul, encore. Mais il faut l’accepter. C’est la dure loi des cartes à propriétaire, de l’implantation territoriale… J’ai compris les règles induites de notre parti. Je ne râle pas.
Mais moi, mes amis, je ne peux pas vraiment leur demander d’adhérer au PS pour moi, tu vois. Mes amis sont de gauche et me disent “toi, c’est parce qu’on t’aime qu’on fait avec… mais les socialistes on ne veut plus leur parler !”. Et mon implantation territoriale n’est pas élective. Ce n’est pas faute d’avoir participé aux scrutins de liste depuis que je me suis engagée dans notre parti.
Bref, il reste les circonscriptions rurales. Chez moi, en Lorraine, elles sont de droite. Clairement de droite. Mais je n’ai pas peur de me battre pour perdre : chaque pas en avant est gagné ! Chaque esprit convaincu est un pas en avant !
Notre parti doit permettre plus de “ratons-laveurs”
J’ai juste besoin de savoir comment je fais pour expliquer à un employeur (que je n’ai pas encore sur cette période), que de février à juin, il ne me verra pas. Mais que j’aurai besoin de son salaire, voire de son doublement, pour pouvoir payer quelqu’un pour s’occuper de mes enfants pendant que je ferai des kilomètres à la rencontre d’électeurs qui ne veulent pas de nous. Payée à ne pas travailler et enfants en primaire en autogestion ? Le Pays d’Oz existe il quelque part sur cette planète ?
Donc oui, je te le dis, cher camarade Premier secrétaire : oui, il va falloir te battre pour que notre parti permette les “ratons-laveurs”. Oui.
Tu sais ce que c’est, la promesse que tu nous avais faites et que tu ne tiens pas ? C’est un grand parti avec les portes et les fenêtres ouvertes.
Mais pour l’instant, tu ne l’as pas changé notre parti, tu ne fais que le faire disparaître dans cette chose informe que tu nommes “Belle alliance populaire”, tout en gardant ses défauts les plus prégnants. Les vélléités tuent notre parti. Les vélléités font partir les gens comme moi, qui comptent leur temps parce qu’il n’est non pas rare, mais cher.
Le manque de solidité politique et de solidarité humaine rend aigri même les plus naïfs, tu sais. Mais je ne suis pas naïve. Parce que les ratons-laveurs, en fait, ce sont des salles bêtes. C’est mignon tout plein, et puis ça lave ses aliments… Mais ça t’arracherait la main avec dents et griffes pour récupérer ces aliments-là.
Je ne peux faire campagne sans faire faillir mon foyer
Alors voilà, en 2016, je ne me présente à la conquête de notre investiture sur aucune circonscription, pour la simple et bonne raison que je n’aurai pas assez d’argent en 2017 pour faire campagne sans faire faillir mon foyer, que je tiens seule. Réfléchis bien à cet état de fait, Jean-Christophe. Demande-toi s’il y a de quoi en être fier. Demande-toi s’il y a de quoi en plaisanter.
Si j’étais Premier secrétaire du Parti socialiste, vu l’état et du parti et du pays, et vu le désamour entre les deux, au lieu de geler des circonscriptions gagnables à des ministres qui sont souvent la cause de nos déconvenues, je chercherais les “ratons-laveurs” partout, pour que la nouveauté amène la possibilité d’une confiance renouvelée. Parce que sinon, tu admets que là, c’est déjà perdu.
Parce que c’est ça, ce dont tu as besoin, pour que notre parti, en juillet, ne soit pas aussi exsangue que le Pasok, aussi déchiré que le Labour… Et pour qu’une gauche subsiste avec nous dedans.