[LE PLUS. Comment réagir face à la répétition des attaques terroristes sur le sol français ? Faut-il accepter une certaine fatalité ? Se battre ? Mais contre quoi ? Près d’une semaine après l’assassinat du prêtre Jacques Hamel par deux terroristes, dans une église de Saint-Étienne-du-Rouvray, Charlotte Picard partage ses interrogations sur la période que nous vivons actuellement.
Édité et parrainé par Sébastien Billard ]

Des policiers montent la garde devant l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray, le 26 juillet 2016 (C. TRIBALLEAU/AFP).
Veiller. Veiller longtemps pour dénombrer les victimes, pour regarder les lignes bouger – ou pas. Ne plus être surpris. Prendre des habitudes. Veiller sur les réseaux, à ce que la nuit n’emporte pas toutes les décences. Se taire. Lire. Partager. Dire stop. Se taire. Veiller, parce que le sommeil est vain, parce que le sommeil ne viendra pas. Veiller. Veiller sur eux, aussi. Veiller pour eux, parfois. Veiller.
Que faire d’autre que veiller ? Il est tard dans la nuit, et on attend l’hiver. Winter has come, that’s a thing : father never disappointed us. On nous promet la guerre, alors la guerre vient. Mais la guerre n’est pas encore vraiment là, vous savez ? Winter is coming, pour l’instant.
C’est contre la panique que je veux me battre
La guerre, c’est quand le pouvoir risque de tomber pour être remplacé par celui de l’ennemi. Mais là, non, point de guerre. Des attaques terroristes pour nous empêcher de veiller de la meilleure manière qui soit, de la manière douce : veiller les uns sur les autres. Voilà, on attaque notre veille douce, on nous fait veiller dur. On nous enlève le sommeil pour le remplacer par la peur inutile et la vigie paniquée.
C’est contre cela que je veux me battre : contre la panique. Je suis ni magicienne, ni militaire. Je ne peux arrêter avec mes petits bras ni Assad, ni Daesh. Je ne peux pas non plus hypnotiser les personnes sur notre territoire qui se radicalisent.
La seule question qui vaille, aujourd’hui, est “que puis-je faire ?” En soi ? Rien. Toi, moi, lui, elle, nous ne pouvons concrètement rien faire pour empêcher ces attaques-là. Nice, Saint-Étienne du Rouvray… Nous interdirons les feux d’artifices ? Ils attaqueront les messes de mardi matin en temps ordinaire. Interdisons-les, ils attaqueront les centres commerciaux. Interdisons-les, nous mourrons de faim. Ou attaqués chez nous, comme ce couple de policiers. Non, soyons sûrs que nous n’y pouvons rien. Accepter la fatalité. Puis se battre.
Pour l’instant, notre pays reste sûr. Je n’ai pas peur. J’ai confiance en nos institutions. Toutes. Parce qu’on est en France, et que quand même, c’est un chouette pays. Parce que dans beaucoup de pays, j’aurais peur d’avoir une simple crise d’appendicite. En France, non. Ça inquiète toujours, mais non, ça ne fait pas peur.
Face à la menace, l’exécutif tient son rang
Nos hôpitaux sont sûrs. Mais des accidents arrivent. On peut mourir d’une dent infectée. Ça arrive. Même ici. Mais c’est si rare… J’ai confiance en nos services publics car ils fonctionnent. La confiance, c’est une arme puissante quand on la reçoit, pas quand on la demande. C’est un travail de longue haleine, c’est une somme de preuves faites. Nos services publics veillent sur nous. C’est ça, l’esprit du service public.
L’armée, la justice, la santé, l’éducation nationale, la culture… Nos services publics veillent. 24 heures sur 24. Partout. Oui, il y a des failles. Non, tout n’est pas parfait. Oui, il y a des cons. Mais oui, ils veillent collectivement sur nous.
Le président de la République et le ministre de l’Intérieur tiennent leur rang, régaliens et forts, face à la menace. Je suis avare de compliments, mais sur ces sujets, aucun ne m’a jamais déçu dans ses prises de paroles. C’est à eux de nous rassurer et d’assurer notre sécurité. C’est à eux d’assurer notre cohésion.
On trouve toujours ridicule l’arrivée du président de la République sur les lieux d’un crime (parce qu’un attentat est un crime, aussi) mais à Saint-Étienne du Rouvray, en voyant les larmes du maire pendant sa conférence de presse, en voyant son désespoir de n’avoir pu empêcher cette horreur chez lui, j’étais soulagée de savoir qu’il n’avait pas traversé cela seul, et que l’État avait été personnellement représenté à ses côtés. Comme si chaque Français avait été là, pour poser une main sur son épaule. J’avais envie de le faire, François Hollande l’a fait pour moi. Je l’en remercie.
L’État de droit est notre véritable force
Je ne suis pas naïve. Je pense que notre armée s’épuise à surveiller des trottoirs. Et comme je l’aime, notre armée, je veux qu’elle puisse être là où elle se sait efficace (c’est naïf, hein, de penser que le mieux est l’ennemi du bien ?). Mais ici, elle n’empêche que les conséquences, elle serait meilleure sur le terrain à empêcher les causes.
C’est entre autres pour cela que je suis contre l’état d’urgence depuis qu’il a dépassé sa première quinzaine de jours, pour cela et parce que depuis lors, il n’est pas plus efficace que notre droit.
Et je voudrais jeter l’état de droit au visage de tous nos ennemis. Car je pense que nous, citoyens, sommes la plus belle armée contre l’État islamique : nous sommes des pourvoyeurs de liberté et nous veillons les uns sur les autres. Cette force-là, elle était présente à chaque tuerie. C’est elle qui est attaquée. C’est d’elle qu’ils ont peur. Elle est notre force.
Nous sommes libres et égaux en droits. Notre utopie est Liberté – Égalité – Fraternité, c’est une utopie d’État et c’est contre cela que ces terroristes se battent. Explosons-leur notre devise au visage. Imposer notre devise comme credo à chaque être humain vivant sur notre territoire, non pas en le forçant à le penser, mais en lui donnant et liberté, et égalité, et fraternité.
Je fais preuve de beaucoup de cynisme par pudeur
Notre société a bien essayé l’individualisme, in fine elle a créé une élite du cynisme. Plus d’autre philosophie en cours que le sarcasme, le gna-gna-gna. Je le sais bien : je gnagnagnate quotidiennement et avec délectation. Cynisme vs. grands sentiments. On est soit froid et distant parce qu’on sait analyser, soit en colère et triste parce qu’on sait ressentir. On en est là. Blanc ou noir. 1 ou 0. Plus de nuances. Un camp, ou l’autre.
Je vais vous dire : je suis dans le camp du cynisme parce qu’il est aussi celui de ma pudeur, et qu’il me permet de maintenir une réflexion, un recul sur ces attaques et nos réponses. Non, je ne pleure pas avec des larmes salées les morts de Nice, de Kaboul, ou d’Orlando… Oui, je m’habitue. Oui, nous nous habituons ; et oui, c’est insupportable.
Je ne prendrai pas la tristesse de ceux qui ont perdu leur enfant comme mienne. Les miens sont en pleine forme, et j’adore ça. L’empathie n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être vraie. Que chacun la vive comme il l’entend. Je respecte ceux qui pleurent, crient, publient des photos de cierges ou des #JeSuisJeNeSaisPlusQuoi. Moi, je ne le fais pas. Je ne l’ai jamais fait. Je n’en ai jamais eu ni envie ni besoin.
Et pourtant, je suis là. Je trouve ma place dans ces deuils en me rendant passeuse de messages : ceux des journalistes sur les faits, ceux de l’État sur notre protection. C’est tout, parce que cela suffit. Le reste, c’est du bruit, des cris, de la panique.
Se battre pour la justice et non pas pour la vengeance
J’ai l’impression que ceux qui prennent la parole trop rapidement le font soit parce qu’ils y sont obligés (par la pression sociale, par la pression pseudo-républicaine ou social-médiatique), soit parce qu’ils ont peur. Parfois les deux. Jamais parce qu’ils pensent. Normalement, un politique devrait rêver, puis penser, puis agir. Utopie, réflexion, action. Dans cet ordre, sans jamais agir avant d’avoir réfléchi, sans jamais réfléchir avant d’avoir rêvé. C’est comme ça que s’est construite notre société, et elle n’est pas si mal construite : la preuve, elle tient !
La seule chose qui doit nous préoccuper aujourd’hui, nous, simples citoyens, est d’être justes. Être juste, ou se taire. C’est difficile. Atrocement difficile. Il nous faudra vouloir nous battre non pas pour la vengeance, mais pour la justice. Parce qu’elle seule empêchera le communautarisme, le repli, la haine etc., etc., etc… qui sont les terreaux où poussent ou la folie assassine, ou la folie du silence qui l’entoure. Pas que la justice des tribunaux, non, la justice. La vraie. Celle qui fait que notre société semble juste. Celle qui fait que nous sommes libres et égaux et fraternels.
Essayez quelque chose, quand vous vous voyez sombrer dans la panique : sortez et regardez les gens, sans les choisir, souriez-leur. Une bonne moitié vous renverront un sourire en retour. Parce que, en général, la terre est plutôt bienveillante quand on en prend soin.
Lorsque les attaques terroristes se seront arrêtées, il nous faudra recommencer à vivre ensemble si nous l’arrêtons maintenant. Ce sera trop dur, après s’être haï. Alors, continuons à vivre ensemble.
Je suis laïque, démocrate et libre
Je ne sortirai d’aucune de mes communautés : je suis de ma famille, de ma ville, de ma région, de mon pays, je suis de mon parti, de mon quartier, je suis parent d’élève de l’école de mes enfants, mais aussi habituée de plusieurs bistrots de ma ville. Je suis aussi d’une paroisse bien spécifique, je suis habituée de concerts de musique expérimentale ou de rock, je suis de mon ancien lycée, de mon courant d’origine dans mon parti, mais aussi de la motion que j’ai choisi au dernier congrès.
Je suis une femme, je suis une mère, je suis catholique et socialiste, je prie un juif qui est prié aussi par les musulmans, je suis une mauvaise pratiquante selon Rome et je m’en fiche, je suis pour la première fois fière d’un Pape, j’aime le Concordat et le droit local, j’aime mes amis athées, agnostiques, mais mes amis anticléricaux et bouffeurs de curés me fatiguent (je ne leur demande pas d’être religieux mais qu’ils me fichent la paix avec “les religions c’est mal”).
Bref, je suis laïque, démocrate et libre. Comme la grande majorité des Français. Et je me battrai contre ceux qui voudraient que cette vie-là change. Elle est mienne, elle est nôtre, elle est notre richesse commune. C’est la seule voie gagnante dans ce duel à mort. C’est la seule voie où, à la fin, nous serons encore debout.
Je veux continuer à penser. Je crois que c’est ça, faire de la politique : savoir continuer à penser durant la tempête, quand tout le monde prie en fermant les yeux. Et l’horizon est clair : “Liberté – Égalité – Fraternité.