[Obs] 49-3, motion de censure : oui, les frondeurs sont horripilants. Mais ils servent la gauche

[LE PLUS. Il n’y aura pas de motion de censure “de gauche” contre le gouvernement. Les frondeurs et la gauche de la gauche ont échoué à déposer une telle motion, à deux signatures près, mercredi 11 mai. Un échec qui achève une séquence politique particulièrement mouvementée, explique la socialiste Charlotte Picard.

Édité et parrainé par Sébastien Billard]

C’était un 10 mai, il ne faisait pas beau. Non, ce n’était pas une bonne journée.

L’abolition de l’esclavage commémorée dans l’indifférence

D’abord, nous avons nationalement commémoré l’abolition de l’esclavage dans la plus grande indifférence. Rien à faire. Des êtres humains ont assis leurs empires sur la vente et la revente d’autres êtres humains, pendant des décennies, comme des chiens. Rien à faire.

Le révérend Jesse Jackson, descendant d’esclaves, était présent aux Jardins du Luxembourg, auprès du président de la République française, et tout ce qu’on en retient ce sont des photos où le pauvre s’est fait piéger à un dîner ou un déjeuner avec le couple Le Pen. Le pauvre.

Le commerce triangulaire, c’est quand des blancs prenaient des bateaux pour aller chercher des noirs dans des ports d’Afrique pour les vendre telles des bêtes de somme à des blancs ayant colonisé l’Amérique en dégommant des indiens. C’est ce qui a assis la toute-puissance de l’Europe sur l’Occident, sur le monde.

Voilà une part des racines de l’Europe prétendument aussi chrétienne. Vous reprendrez bien un peu de sauce gribiche ? Je n’ai pas à avoir honte de ça, je ne l’ai pas fait personnellement. J’ai à m’en souvenir pour me rappeler que notre puissance est comme celle des autres : sale.

L’affaire Baupin et la culpabilité qui pèse sur les femmes

Et puis, il y a cette culpabilité. Depuis lundi matin, il y a la culpabilité qu’on fait peser sur les femmes politiques, les femmes en politique : la culpabilité du silence. On fait peser sur Denis Baupin l’intégralité de la saloperie masculine, comme s’il était le seul au monde.

Non, la majorité des hommes politiques ne sont pas des gros dégueulasses machistes. Mais il y en a. Parfois, ce sont même des mecs qui passent pour des “mecs bien”. Cette culpabilité d’un seul nom est stupide.

Le problème, c’est effectivement l’omerta, comme l’avaient dit les journalistes politiques dans leur tribune. Mais on fait comme si une “omerta” était endogène pour un nom, un seul. Je vous aime, mais vous avez tort. Les coupables n’arrêteront jamais. Les victimes, sans vous, ne pourront rien faire.

J’ai entendu Cécile Duflot, mardi soir sur France 5, vue, oui mais entendue surtout. Sa voix, les tremblements dans sa voix de n’avoir pas eu le courage de dénoncer le/s coupable/s. Dire, on le fait.

À l’Assemblée, un magique suicide politique

Dénoncer, c’est dur. Mais lorsqu’on dit que ceux qui écoutent ne bougent pas, dénigrent ou oublient, pouffent et nous demandent de faire des efforts de compréhension, de prendre sur nous et d’arrêter de faire notre mauvaise tête, dénoncer devient impossible.

Alors on se recroqueville. Et les femmes ont appris à se recroqueviller pour avoir la paix. Des siècles d’apprentissage. Sinon, c’est que ce sont des salopes, des chiennes, des arrivistes, des carriéristes, des connes, non ? Quoi ? Alors, vous voyez, vous saviez. Le silence coupable, il ne vient pas des victimes mais des témoins.

In fine, la victime, c’est la politique. Parce qu’on a perdu des femmes, épuisées. Parce qu’on a laissé des hommes, imbéciles.

Alors voilà. Épuisés contre imbéciles, la politique avance cahin-caha dans tous les partis, pas de jaloux. Mercredi, cherry on the cake, le groupe socialiste a voté à une écrasante majorité (86 pour, 14 contre, et 11 fichues abstentions) le droit au gouvernement de lui enlever le droit de légiférer. Merveilleux. Magique suicide politique validé par la diagonale du vide.

Je sais que les frondeurs sont horripilants

Un texte que la veille, la droite n’a même pas fait semblant de faire tomber, et que le gouvernement n’a même pas tenté de faire avancer (vote bloqué), parce qu’il savait qu’il n’avait pas réussi à mobiliser assez de députés dits légitimistes dans l’hémicycle.

Donc, le gouvernement était minoritaire dans sa propre majorité, mais toléré par son opposition, il préfère passer en force pour que ça ne se voie pas. Et en profite pour reculer sur des tentatives de déprécarisation du travail (amendement taxation CDD), au cas où on pouvait avoir quelques raisons de se satisfaire de quelque chose.

Je sais que les frondeurs sont horripilants : ils mettent les socialistes face à leurs contradictions. Le texte signé au congrès, arrivé premier, avec la signature de tous les socialistes du gouvernement, avec tous les éléphants imaginables, ce texte explique noir sur blanc, par exemple, qu’il faut revenir sur l’atteinte à la hiérarchie des normes que Fillon avait entamée. Et là, les mêmes valident l’inverse.

Horripilants, ces frondeurs avec une mémoire et des valeurs. Horripilants, parce qu’ils assument publiquement leurs désaccord et refusent de revenir sur ce qui a été validé par des votes. Par vous. Par nous. Même si ce n’est pas leur propre texte qui est mis en porte à faux.

Mais imaginons un quinquennat sans eux

L’objectif des frondeurs est de faire une politique qui protégerait les plus faibles et d’éviter le retour trop rapide de la droite au pouvoir parce que cinq années ne seront jamais assez pour rattraper la somme d’inégalités qu’ils ont créées.

L’objectif de la gauche, de toute la gauche, est celui-là : égalité et justice. La différence est dans la méthode. D’ailleurs, les frondeurs ont toujours soutenu, accompagné et applaudi toutes les réformes allant vers la création ou le renforcement de l’égalité en France et en Europe. Et lorsqu’ils étaient en désaccord, ils ont toujours proposé un contre-projet.

Je sais aussi que les frondeurs déçoivent à gauche, parce qu’ils n’y arrivent pas. Mais imaginons un quinquennat sans eux. Dès le début du quinquennat, la majorité aurait explosé. Parce que François Hollande en avait une. Certes, le Front de Gauche n’était pas au gouvernement, mais ils étaient capables de travailler avec des compromis, la gauche sait faire cela.

On aurait laissé les groupes communiste et écologiste (et encore, pas tout le groupe) défendre la renégociation du TSCG, notre promesse, sans aucun soutien socialiste ? On les aurait laissé seuls défendre les contreparties au CICE, les amendements sur la loi Macron 1, ou s’élever contre la déchéance de nationalité ?

La gauche n’a pas besoin de se renier pour avancer

Parce que c’est ça, un “frondeur” : un socialiste qui dit non (ou plutôt “faut voir”) à la ligne imposée par le gouvernement (et donc le président de la République).

Leur parole, leur liberté en tant que représentant du peuple, elle est légitime. Chacun a été élu par les citoyens de sa circonscription. Ceux qui sont allés voter et ceux qui ont laissé les autres choisir pour eux. Mais ils n’ont pas de pouvoir magique. Ils sont entre 11 et une centaine, selon le texte.

Mais il n’y a pas de grande stratégie empirique derrière leurs gestes. Certains en ont, évidemment : on fait de la politique, pas une soirée télé. D’ailleurs, quand ils en ont, leurs stratégies divergent en grande partie parce qu’il n’y en a aucune qui soit évidente pour 2017 (ni avant, ni après).

Leur folie est d’avoir toujours envie du rassemblement. Sincèrement envie, mais pas jusqu’à se renier : la gauche n’a pas besoin de se renier pour avancer, mais elle a besoin de la force et de la bonne volonté de chacun.

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